île de Batz

Autour du mot CIRGUER

Par Yann Riou

 

Dans le livre "Ile de Batz, marins et bateliers"[1], ainsi que dans l'article[2] qui en a été tiré pour la revue Le Chasse-marée, en évoquant le halage en rivière de Morlaix, j'avais présenté un mot en usage sur l'île de Batz, "cirriguer", dont je qualifiais l'origine "d'obscure". Des courriers récents de lecteurs m'ont permis d'y voir plus clair et je me propose ici de faire le point sur le sujet.

 


[1] Ile de Batz, marins et bateliers, Yann Riou et Henry Kerisit, Skol Vreizh, Morlaix, 2017, 142 pages.

[2] Article "Marins et bateaux de l'île de Batz", Yann Riou, Chasse-Marée n°292, janvier 2018, pp 38-49.

 

Deux gabares descendent la rivière de Morlaix à lège pour aller pêcher du sable à basse mer. La Marie-Françoise n’a pas hissé sa grand-voile ; le patron est à la barre et chaque équipage de gabare, composé de deux hommes, cirgue sur le chemin de halage.
Deux gabares descendent la rivière de Morlaix à lège pour aller pêcher du sable à basse mer. La Marie-Françoise n’a pas hissé sa grand-voile ; le patron est à la barre et chaque équipage de gabare, composé de deux hommes, cirgue sur le chemin de halage.

Le cirgage en rivière de Morlaix

 

"Cirguer" désigne l'action de haler à la cordelle, c'est-à-dire de faire avancer un bateau en tirant sur une corde depuis la berge[1]. Les chemins de halage le long des rivières sont là pour nous rappeler que la pratique était généralisée autrefois, avant l'apparition des moteurs. Sur la berge, il y avait des chevaux ou des bœufs, suivant les zones géographiques, après l'interdiction du halage à col d'homme (loi Freycinet, 1879). Bien souvent cependant, pour des raisons compréhensibles de coût, le patron de l'embarcation privée de vent et/ou de courant porteur préférait mettre son équipage à terre et le faire tirer sur la remorque improvisée.

 

Les anciens marins de l'île de Batz parlent de "cirgage" pour désigner le "halage". Tous en ont entendu parler et situent son extinction dans l'immédiat après-guerre, la généralisation des moteurs à bord des unités dédiées au transport en étant désigné comme l'unique responsable. Jacquot Cabioch, né en 1930, a eu l'occasion de cirguer à bord de l'Anne-Marie[2] alors qu'il était jeune inscrit maritime. C'est à lui que nous devons les précieux renseignements sur cette pratique d'un autre âge.

 

Quand le bateau n'avançait plus alors qu'il remontait la rivière, le patron faisait hisser une extrémité de la cordelle en tête de mât. Pour cela, c'est la drisse de foc qui était utilisée. La cordelle[3] était soigneusement lovée sur le pont, toujours prête à l'emploi. Ce cordage léger (du 8) était appelé linenn en breton. Les îliens d'ailleurs ne parlent pas de "cordelle" mais de "ligne". Une fois la ligne en place, le patron restait seul à la barre et faisait descendre son équipage pour tirer sur la ligne depuis le chemin de halage. Les marins n'avaient pas de harnais[4] particulier pour cela, contrairement aux haleurs de péniches en rivière où la pratique faisait partie du quotidien. La ligne était directement posée sur l'épaule, al linenn var ar skoaz, avec éventuellement le couvre-chef pour se protéger un peu. Al linenn en douar ha tri er meaz ! disait le patron, la ligne à terre et trois à l'extérieur. Il ne restait plus qu'à aller à destination, du moins à haler tant que le chemin le long de la rive le permettait. Une fois l'opération terminée, l'équipage remontait à bord et la ligne, qui avait inévitablement pris l'eau, était soigneusement "paquée" et mise à sécher dans les haubans.

 

Le cirgage était possible et prévu rive gauche de la rivière de Morlaix, en amont de Lannuguy, ainsi que sur les rives de la Penzé, également rive gauche, en amont de Lanneunet (en Plouénan). Sur ce bord de la Penzé, les anciens ont gardé le souvenir d'une rive qui se prête tant bien que mal au halage mais où parler de chemin de halage est réellement abusif.

 


[1] Sur beaucoup de rivières du sud-ouest, la cordelle est appelée "corde de tire", et "haler" : "faire la tire". Voir par exemple "Isle était une rivière, souvenirs d'une famille de gabariers", Roger Servente, Les Editions de l'Entre-deux-Mers, Saint-Quentin-de-Baron, 2011. Ou encore "Bateliers du Lot", Pierre Poujol, Editions du Rouergue, 2015. Les femmes et les enfants étaient quelquefois employés à la tire, p. 143. Du côté de la Loire, on parle simplement de "corde à haler" ; voir "Bateliers sur la Loire, XVIIe-XVIIIe, la vie à bord des chalands", Françoise de Person, C.L.D., Chambray-les-Tours, 1994, 268 p. Paul Chaussard, de son côté, signale la forme "verdon : corde légère, longue de deux à trois cents pieds, utilisée pour le halage à col ; autre corde mince et plus courte servant à la voilure", dans "La marine de Loire", éditions Horvath, Roanne, 1980, 191 p.

[2] Ancien coquillier de Logonna (29), reconverti en sablier sur l'île de Batz où il a été exploité par la famille Cabioch d'octobre 1946 à janvier 1952. Il pouvait charger 16 m3 de sable environ.

[3] Pierre-Yves Decosse nous précise : la cordelle était un cordage assez fin en sisal (appelé coco par les marins). Le sisal flotte, contrairement au chanvre couramment utilisé pour tous les cordages du bord, mais nécessite d’être bien séché. On la voit souvent sécher dans les haubans des voiliers caboteurs au port.

[4] Appelé "bricole" par les mariniers : "harnais de toile pour le halage à dos d'homme". Dictionnaire marinier illustré, Dantec, Bief Edition, Saint Jean de Losne, 1998.

 

Les deux rivières bretonnes où l’on cirgue.
Les deux rivières bretonnes où l’on cirgue.

Des anecdotes

 

Inévitablement, des anecdotes surgissent des mémoires lorsqu'on évoque le cirgage. Une fois, à bord du Morlaix, le patron avait mis son gendre à terre avec l'idée de profiter de sa force. En guise d'encouragement, il le gratifia d'un "Chach 'ta, feneant !" (tire donc, fainéant !). Mécontent, le jeune se rebella, balança la ligne à l'eau et lança un "Va reor, houc’h koz !" (mon cul, vieux cochon !) à son beau-père. En punition, l'insoumis dut rejoindre Roscoff à pieds.

 

Un autre jour, toujours à bord du Morlaix, chargé de 25 ou 26 m3 de sable, une fois passé le dernier tournant de la rivière, le patron proposa de cirguer avec le cheval du relais. Jobé, le père de Jacquot Cabioch, alla donc chercher le cheval de Mme Kerbrat, près du Dauphin. L'équipage, probablement pressé d'atteindre Morlaix, tira aussi sur la ligne. En fin de parcours, une fois arrivés au niveau de l'écluse, le cheval tomba pour ne pas se relever ! Ce qui fit dire à Louis Baol[1], qui faisait partie de l'équipage : "Ni ‘zo solitoc’h evit eur marc’h !" (nous sommes plus costauds qu'un cheval !).

 

Parfois, à défaut de cheval, on s'adjoignait l'aide d'un sirgaer[2], sorte de docker désœuvré "ruzant" ses sabots du côté du chemin de halage afin de proposer ses services, en échange d'un coup à boire et de quatre sous. C'étaient les mêmes hommes qui se retrouvaient en saison sur la place de la cathédrale à Saint-Pol de Léon, pour vendre leurs bras à la journée ou à la semaine. A une époque où les désherbants chimiques n'étaient pas encore connus, c'étaient des journaliers, souvent dans la misère, qui effectuaient ce travail. La place du Kreisker ressemblait alors quelque peu à une foire pour le recrutement, version moderne d'un marché aux esclaves.

 

A évoquer la remontée de la rivière de Morlaix, Jacquot se souvient du toueur, petit remorqueur qui, entre Locquénolé et Le Dourduff, prenait en charge les gros bâtiments de commerce comme les trois-mâts ou encore les cargos. Dans ce cas, le mot cirguer n'était pas employé et, bien entendu, les petits sabliers de Batz ou de la Baie de Morlaix ne faisaient jamais appel au toueur. L'existence de ce type de remorqueur constituait un marqueur du dynamisme économique du port de Morlaix.

 

Les femmes de Locquénolé vendaient également leurs bras pour déhaler les goélettes jusqu'à Morlaix. On est ici dans une pratique plus ancienne et Jacquot signale humblement "je n'en sais pas plus, je n'ai fait qu'entendre…" Un groupe de "cirgueuses[3]" donc, comme on a pu en voir en d'autres points du littoral français (Le Tréport, Les Sables d'Olonne…), remplaçaient les bêtes de somme sur le chemin de halage.

 


[1] Surnom de Louis Le Saout. Il s'agit d'un surnom généalogique comme il en existe beaucoup dans les sociétés traditionnelles. Louis Baol est le fils de Pôl ar Zaout. Il faut donc comprendre le surnom comme étant "Louis (fils de) Paul".

[2] Le français correspondant, "cirgueur", n'a pas été relevé au cours de mes enquêtes.

[3] Le féminin de "cirgueur" n'a pas été recueilli oralement.

 

Au Légué, port de Saint-Brieuc, 4 hommes déhalent un navire sortant, un petit métier permettant aux moins aisés trainant sur le port de gagner quelques sous. Le sloup de cabotage au second plan se déhale à la godille.
Au Légué, port de Saint-Brieuc, 4 hommes déhalent un navire sortant, un petit métier permettant aux moins aisés trainant sur le port de gagner quelques sous. Le sloup de cabotage au second plan se déhale à la godille.

Cirguer ou cirriguer ?

 

Dans mes écrits publiés sur l'île de Batz, j'ai adopté la forme "cirriguer" pour le verbe qui nous intéresse ici, forme que j'avais recueillie plus fréquemment que la concurrente "cirguer". Cette variante mérite quelques explications.

 

Lors de mes enquêtes à Lampaul-Plouarzel, j'ai noté une tendance à faire apparaître des voyelles là où il n'y en a pas. Le mot coffre, qui désigne le banc-coffre au pied du lit-clos dans le mobilier traditionnel, est lexicographié arc'h. Tel quel, il est incompréhensible ou presque pour l'oreille des bretonnants qui prononcent distinctement arac'h. Les non-bretonnants du secteur l'emploient d'ailleurs sous la forme narac'h, après agglutination de l'article défini. D'où le toponyme Le Narac'h, qui désigne une roche à proximité de la pointe de Beg ar Vir. Dans cet ordre d'idée, certains locuteurs prononcent foroc'h au lieu de forc'h (fourche), parek pour park (champ clos). C'est sous l'accent tonique, après glissement de la longueur d'une voyelle à la consonne qui la suit, que se crée ce genre de phénomène qualifié d'épenthèse. Dans cette logique, le nom de la commune Plougoulm est prononcé localement Plougouloum, forme retenue comme étant la version officielle[1] bretonne du toponyme.

 

Sur Batz, le phénomène est courant et rend parfois difficile la compréhension de mots. Ainsi lorsqu'on m'a expliqué qu' "il y avait un arabe à Keravel qui nous servait de repère", j'ai connu un petit moment de flottement… Il s'agit en fait du mot "arbre" qui donne facilement "arbe" à l'oral, puis le phénomène décrit plus haut se met en place, l'accent tonique étant sur la première syllabe, d'où le fameux "arabe" qui ne vient pas d'Afrique du Nord. Jean-Philippe Follet, dans la partie "Variété de français oral en usage dans l'île de Batz" de sa thèse[2], constate "une tendance à développer une voyelle épenthétique à l'intérieur du groupe consonantique après R roulé"[3]. Il qualifie ce processus de svarabhakti et en fournit plusieurs illustrations relevées sur l'île : en perm' donne en perèm', les Corses donne les Corosses, la porte donne la porotte, etc. Les prénoms sont aussi affectés par ce svarabhakti : Marc donne Marec et Bernard donne Berenard. C'est donc suivant ce trait dialectal que le verbe cirguer a glissé vers cirriguer.

 


[1] Lec'hanvadurez Breizh, Répertoire des noms de lieux de Bretagne, Ar greizenn-enklask war an Anvioù-lec'h, La commission de Toponymie, Skol Uhel ar Vro, Rennes, 1993, p. 65.

[2] Ile de Batz, essai de recherche ethno-textuelle, "ar marh gwenn" ou l'approche ethnolinguistique d'une île bretonne, thèse de doctorat de IIIème cycle, sous la direction de Jean Le Dû, Université de Bretagne Occidentale, Brest, 1985, 3 tomes, 1320 pages (353+529+438).

[3] tome III, p. 70.

 

Jacquot Cabioch, informateur principal de Yann Riou pour son livre « Marins et bateliers de l’île de Batz
Jacquot Cabioch, informateur principal de Yann Riou pour son livre « Marins et bateliers de l’île de Batz

"Cirguer", attesté localement et anciennement

 

L'aire de diffusion de ce verbe original semble très restreinte. Cirguer se rencontrerait dans le vocabulaire de la Baie de Morlaix, entre l'île de Batz, Penzé et Morlaix et nulle part ailleurs en Bretagne qui, par ses nombreuses rivières à marée propices au cabotage, présente pourtant de multiples occasions d'employer ce mot.

 

La première fois que j'ai pu trouver ce mot écrit, c'est en lisant un article rédigé par Louis Priser, instituteur, romancier et correspondant du Télégramme à l'île de Batz durant de longues années. Il écrivait en 1970, dans les colonnes[1] du concurrent de l'Ouest-France : "On hissait les voiles et, le courant aidant, on s'engageait dans la baie de Penzé. Là, une fois encore, les collines détruisaient le vent. Il fallait ajouter une corvée aux autres : celle de "cirguer". Un long filin fixé en tête de mât, lové, était déposé sur une "palud" à la hauteur de Pont-Eon. Deux haleurs halaient sur des chemins impossibles pour aider le bateau à remonter jusqu'au quai où attendait Mme Le Sann pour indiquer, en bordure de la place, l'endroit du déchargement." Natif de Taulé, Louis Priser a grandi à Penzé. A l'écoute des anciens, il a produit par la suite de nombreux écrits à forte valeur ethnographique, tant dans ses romans qu'au travers de ses articles parus dans la presse locale.

 


[1] Le Télégramme de Brest et de l'Ouest, 2 octobre 1970. Article " Déserté à présent, Penzé fut autrefois un important port sablier".

 

"Anne et Marie" sablier de l’île de Batz. Pendant la guerre, malgré la motorisation bien utile, les marins étaient parfois contraints de cirguer pour remonter à Morlaix ou à Penzé. Le carburant était rationné… Dessin Henry Kerisit.
"Anne et Marie" sablier de l’île de Batz. Pendant la guerre, malgré la motorisation bien utile, les marins étaient parfois contraints de cirguer pour remonter à Morlaix ou à Penzé. Le carburant était rationné… Dessin Henry Kerisit.

La seconde fois, c'est grâce à un tuyau de Jean-Philippe Follet que j'ai pu faire un bond dans le passé et remonter jusqu'au début du XIXème siècle. Le numéro de Bretagne Linguistique qu'il me signale aimablement[1] est en effet consacré à un linguiste méconnu, Pierre Joseph Jean de Coëtanlem de Rostiviec (Saint-Martin des Champs 1749 - Henvic 1827). Ce noble érudit se passionna pour la langue bretonne et, dans son manoir de Trogriffon[2] sur les bords de la rivière la Penzé, il rédigea un monumental dictionnaire de 8334 pages en 8 volumes[3] ! Son travail, qui est pour l'essentiel une compilation des dictionnaires de référence disponibles à son époque[4], présente en réalité peu d'intérêt pour les lexicographes, si ce n'est quelques pépites parsemées ici et là qu'il faut savoir débusquer. Fanch Roudaut[5] avait, dès 2005, noté l'intérêt de ce dictionnaire pour le breton du bord de mer, bien maîtrisé par notre noble érudit.

 

Et c'est donc dans ce dictionnaire de type encyclopédique, rédigé entre 1808 et 1820 par un témoin de la vie maritime en baie de Morlaix, qu'on trouve trace du mot "cirgue", sous l'entrée sirga :

SIRGA, haler, traîner, tirer un bateau à la traîne, remorquer. Remulcare, trahere. Nos lexicographes n'ont pas connu ce mot qui est cependant très usité chez les nautonniers voisins de nos côtes et des bras de mer. Sirgharez est le halage, l'action ou l'art de haler, et sirgheres est le cable ou la corde dont on se sert pour l'opération, pl. sirgheresou.

 

Il s'agit donc ici de la première attestation du terme sirga dans la langue bretonne. On notera que le terme sirgaer, "cirgueur", obtenu à Batz lors de mes enquêtes en 2018, n'est pas présent dans la somme produite par de Coëtanlem. Et sirgerez, cordelle, est devenu linenn chez les marins de Batz.

 

Si le mot est bien anciennement attesté dans le breton de la Baie de Morlaix, son origine linguistique reste à aborder.


[1] Par courrier électronique en date du 20 février 2018 : Pour ce qui est du verbe sirguer (même page), vous trouverez son explication dans le n° 17 de la Bretagne Linguistique, p. 118-121 (Termes nautiques bretons relevés par Coëtanlem).

[2] Ce toponyme est inconnu des anciens de Batz. Le bras de mer qui quitte la Penzé pour se diriger vers le manoir est appelé Ar Vilin Vor par les îliens, en référence à un ancien moulin situé au bord de la rivière.

[3] Voir "Les mots et les causes du Dictionnaire de Coëtanlem", Ronan Calvez, in Bretagne Linguistique n°17, 2013, pp. 15-23.

[4] Julien Maunoir (1659), Grégoire de Rostrenen (1659) et Dom Louis Le Pelletier (1752).

[5] "Le littoral de Monsieur de Coëtanlem, lexicographe breton (1749-1827)", Terres marines. Etudes en hommage à Dominique Guillemet, Rennes, PUR - Université de Poitiers, 2005, pp. 107-114.

 

Extrait du dictionnaire manuscrit de Pierre Joseph Jean de Coëtanlem de Rostiviec (Coll. Ville de Brest - Médiathèque des Capucins)
Extrait du dictionnaire manuscrit de Pierre Joseph Jean de Coëtanlem de Rostiviec (Coll. Ville de Brest - Médiathèque des Capucins)

Une origine romane[1]

 

Daniel Le Bris, dans le cadre d'un article[1] consacré à quelques termes nautiques du dictionnaire de de Coëtanlem, traite du vocable "cirguer". Notre chercheur constate que "nous n'avons pas trouvé de mot apparenté à sirga dans les autres parlers bretons (…) Dans les autres langues celtiques, aucun mot ne semble pouvoir être rapproché de sirga." Une origine celtique est donc à exclure.

 

Les recherches dans les langues romanes seront, quant à elles, plus productives. En effet, très rapidement, de nombreux dictionnaires attestent le mot en espagnol[2] (sirga : cordelle), en portugais et en catalan (verbe sirgar), en béarnais et en gascon (cirgà : haler ; chirgà : tirer dur)… Après avoir démontré l'origine romane du terme qui nous intéresse, Daniel Le Bris explique sa présence incongrue dans la région de Morlaix par le dynamisme de l'exportation de la toile de l'arrière-pays morlaisien vers la péninsule ibérique[3] et les liens qui ont pu se tisser entre marchands et importateurs.

 

Si l'origine romane est bien avérée, aucune filiation latine[4] n'a en revanche pu être établie à ce jour. Le dictionnaire espagnol Educalingo[5] indique en effet : la palabra sirga procede de origen incierto (le mot sirga procède d'une origine incertaine).


[1] Cette origine romane était pressentie par un lecteur du Chasse-Marée : Je pense qu'on peut le rapprocher sans risque du mot gascon "cirgue" ou "chirgue", qui donne "zirga" en basque (prononcer "sirga") et qui désigne la cordelle. Ce mot a donc probablement une origine latine. Philippe Saint-Arroman, courrier des lecteurs, CM 294, mars 2018, p.15.

[2] "Entre Penzé et Rivière de Morlaix: termes nautiques bretons relevés par Coëtanlem", La Bretagne Linguistique n°17, 2013, pp.111-123.

[3] Le Nuevo diccionario esencial de la lengua española, Santillana, Madrid, 2000, donne pour l'entrée sirga : s. f. Cuerda gruesa empleada para tirar las redes, remolcar embarcaciones desde tierra, principalmente en la navigaciòn fluvial, y para otros usos. Fam. Sirgar. (Corde épaisse utilisée pour tirer les filets, remorquer depuis la rive, principalement dans la navigation fluviale, et pour d'autres utilisations. Fam. Sirgar). Et pour sirgar : v. tr. Remorcar una embarcaciòn desde la orilla tirando de una sirga. (remorquer un bateau depuis la rive en tirant sur une cordelle).

[4] Noter les traductions de "chemin de halage" en espagnol : camino de sirga, en portugais : caminho de sirga et en catalan : cami de sirga.

[5] Les dictionnaires consultés proposent pour traduction latine de "corde" : funis, chorda, ceruchi, rudens, chorda dorsalis, filum, funiculus, linea, linum, copula, curcuba, fides ou encore restis ; rien qui ne semble pouvoir être rapproché de sirga. Le terme ceruchi semble être un début de piste cependant. Il est en effet traduit par balancines (marine) et le graphème ch a valeur de [k] en latin... Voir https://www.grand-dictionnaire-latin.com/dictionnaire-latin-francais.php?parola=ceruc*. Le célèbre Gaffiot précise dans la traduction de "ceruchi" : cordages qui tiennent la vergue horizontale.

[6] https://educalingo.com/fr/dic-es/sirga

 

Le halage à la cordelle est très ancien comme le montre ce bas-relief d’époque romaine conservé au musée d'Avignon.
Le halage à la cordelle est très ancien comme le montre ce bas-relief d’époque romaine conservé au musée d'Avignon.

Attestations dans le sud-ouest

 

On l'a dit plus haut, le vocable cirguer (ou sa variante) est attesté dans le sud-ouest de la France. C'est avec grand plaisir que nous avons pu le retrouver sous la plume[1] de Louis Larbaigt, né en 1915, fils et petit-fils de gabariers de Port-de-Lanne[2]. Le mot en situation reprend tout son sens, bien plus parlant qu'au travers de l'aridité d'un lexique. L'auteur évoque ainsi les relais de chirgue où l'on pouvait louer le service de bêtes de somme pour haler le bateau. L'interlocuteur, dont il s'agissait là d'une activité secondaire, était appelé chirgaïre. Il s'agissait en réalité d'un métayer ayant la chance de résider au plus près de la rivière et qui améliorait son ordinaire par ce service.

 

L'auteur évoque le changement d'animaux au relais de chirgue : Au Bec-du-Gave, on dételait ; les mules faisaient demi-tour vers Guiche tandis que la gabare traversait vers la rive droite, côté Horgave, et que l'un des équipiers lançait le cordage de chirgue à terre, lové comme un lasso, ou parfois l'y transportait avec le couralin du bord. Il poursuit un peu plus loin en précisant que le chirgaïre détachait le bout de chirgue du joug et le passait à son relayeur en prenant soin de ne pas laisser mollir la chirgue : le contact avec l'eau l'aurait alourdie. L'auteur évoque également les chirgaïres à bœufs ou bouviers chirgaïres qui officiaient avant 1914.

 

La gabare commandée par son père, la galupe comme on dit sur l'Adour, construite en 1909 à Urt, mesurait 23 mètres de long, 4,60 de large et pouvait recevoir un chargement de 50 tonnes pour un tirant d'eau de 0,80 mètres. Elle était équipée de deux mâts en vergne, un mât de voile de 11 mètres et un mât de chirgue de 4 mètres. Ce dernier était bien sûr emplanté sur l'avant. La galupe disposaient de deux chirgues de 200 mètres ; la plus légère était appelée chirgue de cheval et servait en fait pour le halage par mulets. La seconde était réservée pour le halage par bœufs.

 


[1] Les derniers gabariers et les derniers pêcheurs de l'Adour, Louis Larbaigt, Editions Marrimpouey Jeune, Pau, 1977, pp. 28 ; 32-33 ; 51 ; 62.

[2] Commune sur l'Adour, située à une quinzaine de kilomètres de Bayonne.

 

Dans le port de Dax, une galupe est en déchargement à proximité immédiate des lavandières. On distingue nettement, sur l'avant, le mât de chirgue destiné au halage.
Dans le port de Dax, une galupe est en déchargement à proximité immédiate des lavandières. On distingue nettement, sur l'avant, le mât de chirgue destiné au halage.

Le récit de Louis Larbaigt évoque également la fin de la batellerie entre les deux guerres et la reconversion forcée de gabariers de l'Adour. Son oncle Jean se découvrit un don pour la conduite : La vieille Renault n'était pas sans défaillance, mais Jean avait eu la sage précaution d'ajouter à l'outillage de dépannage une chirgue, comme à la galupe. Et quelques fois, la "onze chevaux" revenait (…) derrière un cheval ou derrière des bœufs.

 

Un dernier mot pour signaler que chirgue était connu sous l'ancien régime sur la Dordogne[1], dans le sens de "corde de mâture".

 

Finalement, contre toute attente, ce terme cirgue recueilli à l'île de Batz nous aura amenés bien loin des frontières de la Basse-Bretagne. Une promenade instructive qui pourrait en amener d'autres. En effet, dans le vocabulaire maritime recueilli auprès de nos îliens, quelques perles nous attendent. A suivre, avec ou sans cirgue…

 

Yann RIOU

mars 2018

 

Remerciements :

Alain Loussert , Daniel Giraudon , Guy Créach , Jacquot Cabioch , Jean-Philippe Follet , Manoussos Malicoutis (bibliothèque des Capucins, Brest), Marie-Rose Prigent (CRBC), Pierre-Yves Decosse, Zabeth.

 


[1] Un fleuve et des hommes, les gens de la Dordogne au XVIIIe siècle, Anne-Marie Cocula-Vaillières, Tallandier, Paris, 1981, p. 428.

 

En aval du vieux pont de Dinan, le petit chaland de Rance "Jean-Marie" est déhalé à la cordelle avec un mâtereau, son mât et sa voile pour la navigation en estuaire sont posés en abord. Cette technique semble universelle ; seul le vocabulaire change.
En aval du vieux pont de Dinan, le petit chaland de Rance "Jean-Marie" est déhalé à la cordelle avec un mâtereau, son mât et sa voile pour la navigation en estuaire sont posés en abord. Cette technique semble universelle ; seul le vocabulaire change.
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A propos du toponyme Porzaneog

Par Yann Riou

 

Dans le port de l’île de Batz, l’anse de Pors an Eoc, vers 1975.
Dans le port de l’île de Batz, l’anse de Pors an Eoc, vers 1975.

Lors de mes enquêtes à caractère ethnographique[1] réalisées sur l'île de Batz, j'avais entendu de la bouche d'un informateur[2] : "porzaneog /prza'neg/, en français c'est le port du saumon". La spontanéité de la traduction proposée m'avait quelque peu surpris. Non pas la traduction de porz par "port"[3], mais il me semblait avoir lu que le mot eog (saumon) n'était plus compris des bretonnants. Mais concentré sur d'autres thèmes, je n'avais pas creusé le sujet.

 

La traduction proposée est-elle plausible ? Y en a-t-il d'autres ? Je me propose ici de tenter de répondre à ces questions.

 


[1] Préparation du livre cosigné avec Henry Kerisit, "Ile de Batz, Marins et Bateliers", 142 pages, Skol Vreizh, Morlaix, 2017.

[2] Enquêtes personnelles non publiées, 12 juin 2013.

[3] Même si pratiquement, de nombreux porz de Bretagne sont à peine des lieux de mouillage, de légers renfoncements dans le littoral. Il ne faut pas s'imaginer qu'à chaque porz est associée une cale ou un quai. Pierre-Yves Decosse signale le nom "le vieux port" qu'il a entendu à Batz pour désigner Porzaneog. La forme bretonne ar Porz Koz n'a pas été entendue.

 

Sur plusieurs cartes postales anciennes, on relève la forme française « port du saumon ».
Sur plusieurs cartes postales anciennes, on relève la forme française « port du saumon ».

Un peu de saumon ?

 

Les érudits bretonnants et autres passionnés d'histoire locale savent que eog signifie "saumon". Le mot apparaît en effet dans le surnom de l'habitant de Châteaulin : penn eog (tête de saumon). Châteaulin, situé aux confins d'une rivière à marée, a, durant des siècles[1] (IXème - début XIXème), exploité des pêcheries à saumons au statut très réglementé. Sous l'ancien régime, le mot eog était donc très probablement en usage dans les environs de Châteaulin.

 

L'ichtyonymie bretonne a la chance d'avoir eu un chercheur dévoué et efficace en la personne de Alain Le Berre (1913-1974), connu également sous son nom de plume Alan-Gwenog Berr. Ce professeur de technologie se lance dans le collectage en 1953, en intégrant l'équipe de chercheurs chargés de la révision des toponymes portés sur les cartes marines de Basse-Bretagne. Dans le milieu des années 60, il se lance dans l'élaboration d'une thèse consacrée au nom breton des poissons et autres espèces vivant dans la mer. Pour cela, il consulte 600 personnes dans les différents ports où l'on parle breton. Bien qu'épuisé par la maladie, il achève son travail mais ne peut soutenir sa thèse[2] ; c'est son épouse qui le fera, le 9 mars 1974, à titre posthume.

 

Le mot "saumon" faisait bien entendu partie de l'enquête de Le Berre et le résultat est d'une rare homogénéité : la forme somoun, avec ses variantes de prononciation inhérentes aux différents dialectes présents en Basse-Bretagne, est attestée de Séné (56) à Bréhec (Plouha, 22), à l'exclusion de toute autre. Il faut mentionner des noms différents relevés par le même Le Berre suivant l'âge du saumon : takon (Saint-Pabu ; Penzé ; 29) pour un saumon immature, ainsi que bekard, relevé uniquement à Penzé[3], pour un vieux (et donc gros) saumon. On notera que le terme eog n'est plus en usage nulle part, ce qui conforte mon sentiment de surprise évoqué plus haut.

 

Dernièrement, j'ai interrogé Jacquot Cabioch (né en 1930) et Paulette Le Roux, son épouse, tous deux bretonnants natifs de Batz sur le sens de eog, présent a priori dans Porz an Eog. Sans surprise, quand on connaît les travaux d'Alain Le Berre, aucun des deux n'en connaît la signification. Le terme eog, comme sur le reste du territoire du bout de l'Armorique, semble donc avoir également quitté le vocabulaire usuel des îliens de l'entrée de la Baie de Morlaix.

 

En fait, à force de chercher de l'iconographie pour le livre publié chez Skol Vreizh, je me suis rendu compte assez rapidement que de nombreuses cartes postales du premier quart du XXème siècle présentaient Porzaneog  comme étant "le port du saumon", éventuellement précisé par "hôtel Robinson", du nom de l'hôtel tenu par la famille Quéméner et donnant sur ce havre de paix situé à l'ouest de Pors Kernoc. Ainsi, il est fort probable que les multiples éditions de cartes postales aient influencé la perception que des îliens pouvaient avoir de certains noms de lieux, incompris, de leur île.

 

Il est à noter que le nom "saumon" est très peu attesté en toponymie sur les côtes de Basse Bretagne. L'amiral Dyèvre, dans les enquêtes qu'il a diligentées depuis le début des années 1950, n'en relève que de très rares occurrences[4] : Toull Zomon en rivière de Quimperlé et Porzig Zomon aux abords de Concarneau. Poisson discret, le saumon ne laisse donc guère peu de traces en toponymie[5], ce qui tend à faire penser que le Porzaneog de l'île de Batz n'aurait pas grand-chose à voir avec les salmonidés.

 


[1] La dernière pêcherie a disparu avec le creusement du canal de Nantes à Brest en 1816.

[2] Publiée en 3 tomes par l'éditeur Emgleo Breiz (1986) puis édité sous forme d'un CD par le CRBC et l'IUEM (2009). Accessible en ligne  http://ichtyo.cnrs.fr/pages/fr/startfr.php

[3] Penzé, bien connue des marins de Batz, semble être un lieu stratégique de la pêche au saumon. Le document suivant, en date du 17 juillet 1929,  trouvé aux Archives de la Marine à Brest, le confirme :

En exécution  des prescriptions de M. le Directeur de l'I.M. à St Servan, j'adresse à M. l'Administrateur Principal Chef du Quartier de Brest l'étude dont la production a été demandée par  la dép. melle du 28 décembre 1928, rappelée par celle du 24 mai 1929 :

1° La pêche au guet :

La pêche au guet consiste, selon la définition qui en est donnée par la Fédération des Sociétés de Pêche à la ligne du Finistère, à attendre l'arrivée des saumons, décelée par leur sillage, pour les capturer à la senne ou à la demi-lune.

Les pêcheurs se tiennent à pied d'œuvre sur la grève ; des guetteurs, placés sur la route qui longe l'estuaire, leur signalent l'approche des saumons ; les sennes et les demi-lunes entrent alors en action ; les premières à bord des bateaux, les secondes tenues en main par leurs usagers qui n'hésitent pas, pour prendre plus facilement le poisson, à entrer dans l'eau jusqu'à la poitrine.

Il est bon de noter que la pêche du saumon se pratique dans la Penzé, seulement au premier flot et à la fin du jusant. La largeur de la rivière mesure de 11 à 20 mètres et sa profondeur varie de 0 m 50 à 1 m 30, selon les endroits.

La pêche au guet est, évidemment, un procédé peu recommandable, mais c'est la seule qui permette la capture du saumon en estuaire. On ne peut exiger des pêcheurs qu'ils perdent leur temps à promener au hasard leurs sennes ou leurs demi-lunes, dans l'espoir très problématique que le poisson viendra s'y prendre de lui-même ; on pourrait encore moins leur demander de laisser passer l'occasion de le cueillir au passage parce qu'il aura été aperçu de loin par les auxiliaires postés sur la côte.

Quoi qu'en prétende la Fédération des Pêcheurs à la ligne, la pêche au guet ne peut favoriser en rien la navigation fictive : deux bateaux seulement pêchent le saumon en Penzé, montés en tout par 4 hommes dont 3 déjà demi-soldiers ; la navigation du quatrième est spécialement surveillée, dans le but d'être réduite s'il y a lieu, pour insuffisance d'activité.

Quant à l'objection de destruction du saumon soulevée par la même société, il y a lieu de faire une distinction entre :

1° la senne, employée du bateau par les inscrits, engin dont la puissance de capture est limitée par le fait de l'interdiction de le maintenir immobile et d'en constituer un barrage, et

2° la demi-lune, sorte de haveneau perfectionné, dont l'usage est permis, sous la seule condition d'une déclaration préalable, à tous, inscrits maritimes ou non, puisqu'il figure, depuis le 9 janvier 1926, au nombre des engins autorisés pour la pêche à pied, sans qu'on puisse même l'assimiler à un établissement de pêcherie assujetti au paiement d'une redevance.

On peut supposer que si tous les riverains étaient fixés sur leur droit et jugeaient bon d'en user, un nombre considérable de demi-lunes entrerait en service et que, dans ces conditions, peu de saumons arriveraient à gagner leurs frayères (…)

[4] Toponymie nautique des côtes de Basse-Bretagne de Quimperlé à Paimpol, Dyèvre Henri, Annales hydrographiques (pp. 32-85), Paris, 1974.

[5] Le sujet, bien pauvre comme on le voit, n'est même pas abordé par Pierre Phélipot et Pierre Martin dans "Le saumon en Bretagne, des siècles d'histoire et de passion", Skol Vreizh, Morlaix, 2014.

 

Extrait de la carte manuscrite des ingénieurs géographe du roi, levée vers 1775. La densité de l'habitat à proximité de Pors an Eoc est évidente.
Extrait de la carte manuscrite des ingénieurs géographe du roi, levée vers 1775. La densité de l'habitat à proximité de Pors an Eoc est évidente.

Imprimé par jet d'ancre

 

 Une autre explication du nom qui nous intéresse est fournie par une courte légende, mêlant bateaux et superstitions, et dont la vocation semble être étiologique :

"Deux marins, le père et le fils, étaent allés de très bon matin démarrer leur bateau pour aller en mer, virent soudain tout près d'eux un navire ; ils entendaient la voix de l'équipage, et reconnaissaient même parmi eux, à leur accent, des personnes de l'île. Le navire était prêt à mouiller et l'un des matelots demanda au capitaine où il fallait jeter l'ancre.

 

- Là, répondit-il, à Porz an Eokr (au port de l'Ancre).

 

Dès que cette parole eut été prononcée, les deux marins ne virent plus le navire, qui s'était évanoui comme une fumée. Ce bâtiment était à ce moment perdu corps et biens, et les marins avaient eu une vision. Il avait passé l'hiver qui précéda son départ à Porz an Eokr, qui servait alors d'ancrage aux caboteurs de l'île de Batz."

 

Cette version[1] est arrivée jusqu'à nous grâce à Gabriel Milin (1822-1895), auteur bretonnant de la seconde moitié du XIXème siècle, qui la communique à la très sérieuse Revue des Traditions Populaires (publiée en 1897). Cet auteur, également collecteur de proverbes, chants traditionnels en plus des légendes, n'est pas un inconnu sur l'île de Batz. Il en a effet été le maire de 1880 jusqu'à sa mort. Excellent bretonnant, Gabriel Milin s'est ouvert à la diversité des dialectes bretons en travaillant à l'arsenal de Brest, lieu cosmopolite de Bretagne s'il en est à l'époque.

 

Que le mot eokr ait donné eok, il n'y a rien de mystérieux pour un linguiste. Les habitants de Basse-Bretagne, sans avoir besoin de cours de linguistique, ont d'ailleurs tous entendu les anciens parler de suc' en poud' pour désigner le "sucre en poudre"… Mais il y a un hic. Aucun des dictionnaires de breton consulté ne propose cette traduction eokr à l'entrée "ancre".

 

Le mot recueilli sur Batz pour désigner une "ancre" est eor, qui est le terme communément proposé dans les dictionnaires. Sa forme plurielle est d'ailleurs attestée[2] sur l'île via le toponyme Plas an Eoriou, en contrebas de Bigolé. Les formes dialectales[3] iaor (Sein), evarn (Lampaul), ëeur (Ouessant), evr (Trégor) ou ivor, ayor (Vannetais) ne vont pas non plus dans le sens de la version fournie par Gabriel Milin. Le "Dictionnaire étymologique du breton" d'Albert Deshayes n'apporte pas plus d'eau au moulin de l'ancien maire de Batz.

 

Gabriel Milin, à l'esprit très créatif, n'aurait-il pas lui-même inventé cette histoire ? Cela n'est pas impossible. Il a connu la grande époque du cabotage à la voile et l'hivernage[4] des goélettes dans les havres de Porzaneog et de Porz Kernog. En tous les cas, son explication du toponyme Porzaneog par le mot "ancre" tombe à l'eau.

 


 

[1] Cité également par Paul Sébillot dans "Le folklore de la mer".

[2] Enquêtes personnelles non publiées, auprès de Jacquot Cabioch (né en 1930), 2 septembre 2017.

[3] Les deux premières sont issues de mon collectage personnel, les autres tirées du Geriadur ar brezhoneg a-vremañ de Francis Favereau, Skol Vreizh, 1992.

[4] Voir "Ile de Batz, marins et bateliers", op. cit., page 54.

 

Les maisons du lieu-dit Pors an Eoc étaient modestes. Du reste, fort peu de personnes sur l’île devaient être assujetties à la dime.
Les maisons du lieu-dit Pors an Eoc étaient modestes. Du reste, fort peu de personnes sur l’île devaient être assujetties à la dime.

A bas les dimes[1] !

 

Nicolas Roualec, professeur d'arts plastiques à Saint-Pol-de-Léon, était un amoureux de l'île dont il était originaire. Il l'a étudiée sous bien des aspects et ses écrits, dactylographiés de son vivant mais jamais édités à ma connaissance, continuent à circuler de façon quasi-confidentielle. Il est l'auteur de "Ile de Batz", carte détaillée de la toponymie nautique et terrestre de Batz, précieux document proposé à la vente au profit de la SNSM de l'île.

 

Dans un document hors commerce, intitulé "Essai de toponymie, île de Batz", Nicolas Roualec propose une explication pour chaque nom de lieu de l'île. Concernant l'entrée Porz an Eog, il émet 3 hypothèses. Premièrement, "Le Port au saumon", mais il ajoute aussitôt "ce qui est peu probable" ; nous sommes donc lui et moi sur la même longueur d'onde. En second il évoque une hypothèse que nous étudierons plus bas, et en dernier : "Le Port de la Dime". Il explique : "Porz an Eog serait pour Porz an Deog, et ceci est d'autant plus vraisemblable que nous avons à proximité Liorz an Deog et Ti an Deog (le Jardin de la maison de la Dime). La maison, Ti an Deog, a sans doute servi de chapelle, an Eog devenant Eneog."

 

Si l'évolution linguistique de an deog vers an eog est tout à fait possible[2], on peine à croire qu'il ait pu y avoir un bureau de dime sur cette petite île située face à Roscoff, dont l'importance au commerce est anciennement avérée. Chaque petite paroisse ne possédait pas son propre bureau de dime… Ce qui est également curieux, c'est l'absence de toponymes se référant à la dime en Basse Bretagne ; Albert Deshayes, par exemple, dans son imposant "Dictionnaire des noms de lieux bretons", n'évoque pas même ce terme deog pourtant par ailleurs connu des dictionnaires usuels.

 

Ce même Albert Deshayes, dans un véritable travail de bénédictin[3], propose les formes anciennes suivantes pour le lieu qui nous intéresse : Porseneoc (1588), Portzenec (1588), Porseneocq (1609), Portzeneoc (1641), Portz Eneuoc (1652), Portseneoc (1711), Portzenneoc (1729) et Porsennoc (1776). Même si ces formes ne sont pas aussi anciennes qu'on pourrait le souhaiter, elles permettent cependant de rejeter les deux hypothèses formulées plus haut. Un composant Eneog s'offre alors à nous.

 

Cachez ce saint que je ne saurais voir !

 

 En fait, l'hypothèse d'une analyse du type pors + enéoc est apparue très tôt, reprise par plusieurs spécialistes. En 1965, Alain Le Berre le premier, épaulé par Louis Dujardin[4], commente ainsi le toponyme 7560 (d'un inventaire qui en compte 9329 sur toute la Basse Bretagne !) : "anse à l'Ouest d'Ar-Vil, Porz Eneog, Port de (saint) Enéoc". Et il note dans la rubrique "observations" : "saint Enéoc était anciennement honoré dans une chapelle voisine, qui fut église paroissiale jusqu'au XVIe siècle". Alain Le Berre reconnaît également ce saint -bien peu connu- dans le toponyme 9501[5], Enès Eog, pour lequel il fournit en dénomination locale[6] Enez Eneog, traduit par "île de (saint) Eneog". En observations, il commente : "la prononciation Enez Eog pourrait faire penser à une île au Saumon ; mais Eog, Saumon, est une dénomination archaïque, actuellement inconnue des pêcheurs."

 

Nicolas Roualec, dont les écrits ne sont pas datés[7], écrivait parmi ses trois hypothèses : "2) "Le Port de St. Eneoc". St Enéoc était honoré dans une chapelle qui fut église paroissiale jusqu'au XVIe s. (extrait des notices de MM. Peyron et Abgrall). Nous ne retrouvons aucune trace de cette chapelle ; aucune trace[8] non plus de St Enéog dans la liste des saints bretons." On le voit, le quasi-anonymat du pressenti saint Enéoc chagrine notre chercheur îlien. On aurait préféré le voir honoré ailleurs en Bretagne pour s'assurer de son existence…

 


[1] Ce terme, qui fait référence à un impôt de l'Eglise, connaît deux graphies acceptées, avec ou sans l'accent circonflexe. J'ai repris la forme choisie par Nicola Roualec.

[2] Connue sous le nom d'assimilation.

[3] Dictionnaire topographique du Finistère, Coop Breizh, Spézet, 2003, 369 p.

[4] Toponymie nautique de l'Ile de Batz et de ses abords, Dujardin Louis et Le Berre Alain, Annales hydrographiques, Paris, 1965.

[5] Toponymie nautique de la côte nord du Finistère entre l'Ile Vierge et l'Ile de Batz, Le Berre Alain, Annales hydrographiques, Paris, 1968.

[6] Pour le toponyme suivant (9502), il fournit Kan Eneog comme dénomination locale, tout en précisant qu'on le prononce Kan Eog. Il n'est pas du tout certain qu'on soit ici en présence d'un toponyme associé au saint Enéoc. Per Pondaven et Mikael Madeg, auteurs d'un important collectage de toponymes nautiques, notent que Enès Eog est tout simplement connu sous le nom Eog et précisent : An tech da resisaad "Enez Eog"  a zeblant beza nevez a-walh rag, da genta, biskoaz n'on-eus klevet ober gand "enez" er gaoz ha, da eil, ne vez ket lavaret ar ger-mañ kennebeud er stummou resisaet dre "Eog", da skwer "Penn Eog", "Kan Eog", "Sabrenn Eog"... (la tendance à préciser "Enez Eog" semble être relativement récente car, tout d'abord, jamais nous n'avons entendu associer enez dans le langage parlé et, en second lieu, on ne dit pas non plus ce mot-ci dans les formes suffixées en -eog, par exemple Penn Eog, Kan Eog, Sabrenn Eog…). Traduction personnelle, 7 janvier 2018. Voir "Renabl Anoiou Lehiou Arvor Gorre Leon : Trelez, Gwinevez, Ploueskad, Kleder, Levrenn genta : Etre An Aod Veur ha Kanol ar Porz Nevez", Emgleo Breiz / Ar Skol Vrezoneg, Brest, 2001, 225 p.

[7] Probablement tout début des années 80.

[8] De notre côté, nous avons parcouru également, sans succès hélas, l'imposant "Lives of the British Saints" de Sabine Baring-Gould et John Fisher, qui ne comprend pas moins de 8 volumes.

 

Per Pondaven, fin linguiste et ethnographe, grand spécialiste de la toponymie nautique du Léon.
Per Pondaven, fin linguiste et ethnographe, grand spécialiste de la toponymie nautique du Léon.

Mon regretté ami Per Pondaven a également effectué des enquêtes toponymiques sur l'île de Batz (18 personnes interrogées au début des années 2000). Dans son recueil "Tro Enez Vaz"[1], il choisit sans grande conviction la forme Porz an Eog, /po>rza)n'e>o7k/, pour le toponyme qui nous intéresse, en commentant en note : Kudennig yezel, ha skriva evel-se n'eo nemed eur choaz… Ker buan all e hellfe beza "Porz Aneog" pe "Porz Eneog"… Klevet evel erbedet c'hweh gwech gand brezonegerien a-fiziañs, med /-a'ne>o7k/ gand tri all ken ampart da gaozeal ar yez. Daou all a zistag /-e'ne>o7k/... Eur ger "eog" a zo beo c'hoaz en eun nebeud lehiou euz Arvor Goueled Leon, ha n'eo ket ano eur pesk eo, med hini eur ouenn-laboused : Gavia sp. Ne vez ket anavezet e Baz, din da houzoud. (il y a un petit problème de langue, et écrire comme ça n'est qu'un choix… Tout aussi vite cela pourrait être Porz Aneog ou Porz Eneog… Nous l'avons entendu ainsi six fois avec de bons bretonnants, mais /-a'ne>o7k/ avec trois autres tout autant capables de parler breton. Deux autres prononcent /-e'ne>o7k/… Un mot eog est toujours vivant en quelques endroits du littoral du Bas-Léon, et il ne s'agit pas d'un nom de poisson, mais de celui d'une espèce d'oiseau : Gavia sp. A ce que je sais, il n'est pas connu à Batz.)[2] Comme on peut le lire entre les lignes[3], l'auteur rejette l'hypothèse du "port du saumon" tout en ouvrant la porte à une explication religieuse.

 

 


[1] "Tro Enez Vaz, euz Ar C'hein beteg Ti Saoz, Renabl Anoiou Lehiou Arvor Gorre Leon : Baz, pederved levrenn", Emgleo Breiz / Ar Skol Vrezoneg, Brest, 2004, 119 p.

[2] Traduction personnelle. 7 janvier 2018.

[3] Per Pondaven, membre de l'Ecole d'Onomastique Léonarde, souhaitait transmettre les toponymes tels qu'il les avait entendus, en se détachant de la contrainte de la traduction qui passe par une recherche étymologique. La conviction de l'EOL est que l'urgence est à la sauvegarde des formes populaires, l'explication des noms recueillis étant secondaire au sens où elle doit se faire uniquement dans un second temps. Ceci explique que Per Pondaven, dans son étude, n'ait pas fait part de ses convictions personnelles.

 

Cadastre de l’île de Batz de 1809, pas de trace de la chapelle St Eneoc.
Cadastre de l’île de Batz de 1809, pas de trace de la chapelle St Eneoc.

C'est la consultation d'une ancienne carte marine qui m'a fait pencher pour l'hypothèse d'un saint Enéoc. Sur la carte 975 (G)[1] "Ile de Bas et ses environs", on voit en effet clairement la convergence de 7 chemins vers une sorte de grande place située au-dessus de Porzaneog, sans que ce toponyme y soit mentionné. L'examen de l'ensemble des chemins et des différentes constructions laisse à penser que le centre de la vie îlienne se situait anciennement en ce site. Qu'une église paroissiale y ait été érigée nous semble être dans le domaine du raisonnable. Des éléments fournis par Nicolas Roualec[2] vont également en ce sens, tout en précisant que cette église (ou chapelle) était bien dédiée à saint Enéoc :

 

Il y avait au sud-ouest de l'île, à Porz an Eog, une chapelle servant au XVIe siècle de lieu de réunion pour les assemblées du "général", comme il est constaté par l'acte suivant :

"Vénérable personne messire François Parcevaulx, chanoine de Léon, comme recteur et vicaire perpétuel de l'isle de Bas-Paul d'une part, et noble homme Nicolas Penfentenyou, sieur de Lesguen, de l'autre.

 

En présence des paroissiens congrégés en la chapelle de St-Enéoc en la dite isle, à son de[3] campagne, suivant la coutume pour délibérer en la grande messe de Requiem, chantée à note, en la dite église vicariale, lieu accoustumé aux dits paroissiens à faire leurs assemblées et congrégations..."

 

Il revient maintenant aux historiens de compléter les recherches de Nicolas Roualec et de confirmer le culte de Enéoc[4]. Mais pour moi, la messe est dite : Porzaneog tire bien son nom de Enéoc ou Anéoc. Une graphie adaptée serait donc Porz Aneog si l'on accepte la conclusion de cet exposé.

 



[1] Plan levé en 1837 par les Ingénieurs Hydrographes de la Marine sous les ordres de M. Beautemps-Beaupré, Ingénieur Hydrographe en Chef, dépôt général de la Marine, 1843. Mise à jour 1931.

[2] Document non publié : "Ile de Batz, archives de Nicolas Roualec, tome 1 (1 à 118), toponymie, préhistoire, Paul-Aurélien, églises ; XVIIe". Date inconnue.

[3] Sic.

[4] Albert Deshayes mentionne, dans son Dictionnaire topographique du Finistère (op. cit.), dans les lieux inhabités ou disparus de l'île de Batz, les noms : Sainct Eneuc (1546) et Sainct Eneoc (1555), en ajoutant "chapelle détruite".

 

Extrait de la carte SHOM 975.
Extrait de la carte SHOM 975.

L'imagination au pouvoir !

 

 En matière de toponymie, tout est possible. Pour étayer des hypothèses, la double confrontation entre les formes anciennes et les formes orales semble essentielle[1]. Alors maintenant, libre à vous si, au terme de ce trop long exposé, vous restez dubitatif. Vous pouvez tenter :

Porz Saneog : on retrouverait ici le nom de saint Sané, suffixé en -og comme savent si bien le faire les Léonards.

 

Porz Eneog : ici, eneog serait à décomposer en ene + -og, à prendre dans le sens de "caractérisé par l'âme". La présence d'un fantôme sur zone, signalé par Gabriel Milin, rend cette hypothèse tout à fait crédible.

 

Porz an Eko : vestige d'une tentative d'implantation du groupe Eco sur l'île. La forme actuelle Porz an Eok ne serait donc qu'une métathèse de la forme proposée. Voir les surnoms Pauline an Eko et Jopig an Eko sur l'île de Sein, tous deux associés au nom de la célèbre supérette.

 

Je laisse le lecteur poursuivre ce début d'hypothèses très originales dont le fondement est loin d'être solide. Elles sont construites sur le sable, celui de Porzaneog…

Yann RIOU

6-7 janvier 2018

 

 

Remerciements : Pierre-Yves Decosse, Anne Diraison, Dominique Paul, Daniel Giraudon.


[1] Voir par exemple l'article "La toponymie nautique, un chenal vers la mémoire des populations littorales", Yann Riou, in "Retour de Mer, mémoire maritime en chantier", sous la direction de Sophie Lecomte, actes du colloque "Mémoires maritimes", Concarneau 2-4 octobre 2014, Locus Solus, 2015, pp. 70-88.

 

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Pors an eoc, vu depuis l'île aux Moutons (photo J.Duclos vers 1870)
Pors an eoc, vu depuis l'île aux Moutons (photo J.Duclos vers 1870)