Gens de mer

Des photos de goémoniers par Pierre Toulgouat

Un article de Yann Riou, janvier 2022

 

Une découverte fortuite de photos de Lampaul-Plouarzel

 

Le hasard nous apporte parfois des satisfactions inattendues. A l’été 2011, mon ami Pierre-Yves Décosse, inlassable écumeur de la toile, fait partager à ses amis Facebook une série de photographies[1] à caractère ethnographique prise avant-guerre. Le sujet annoncé est Ouessant. Pas spécialement intéressé par le sujet, mais pas totalement désintéressé non plus, je parcours distraitement la série de belle facture. Passionné par les gabares de Lampaul-Plouarzel (29), je me dis qu’avec un petit peu de chance, je verrai un de ces bâtiments de charge en escale dans le petit port de l’île. Un moment, mon attention est attirée par un groupe de goémoniers prenant la pause devant une roche à marée basse. Je crois y reconnaître Jean Le Roux, un cousin de ma grand-mère, dont la mère Jéromie Tassin était née à Ouessant. Rien d’anormal donc à ce qu’un Ouessantin montre un air de parenté avec lui. Je poursuis la visite et reconnais de façon certaine des récifs caractéristiques, nommés les Fourches, qui font face au port de Porspaul, dans le sud de Lampaul-Plouarzel. Aucun doute possible. Les photos suivantes confirment : Pierre Toulgouat a bien fait des photos dans la commune que j’étudie sous tous les angles depuis de nombreuses années[2]. Je zoome sur la première photo et confirme mon impression initiale : il s’agit bien de Jean Le Roux (1920-2001) parent et ami dont j’avais longuement sollicité l’excellente mémoire dans une optique ethnolinguistique.


[2] De très nombreux articles parus dans le bulletin de l’association Lambaol « Peseurt ‘Nevez e Lambaol » ainsi que des ouvrages publiés dont :
-"Toponymie nautique de Lampaul-Plouarzel (petite histoire des noms de lieux du littoral d'une commune du Léon occidental)". Association Lambaol. 127 p. 2002.

"Gast, alatô !", petit lexique du breton parlé à Lampaul, à Plouarzel et à Trézien. Emgleo Breiz. 237 p.2008

"Paroles de gabariers" (la vie d'une communauté maritime bretonne dans le transport maritime, 1900-1950), préface de Yann Quéffelec, Yoran Embanner, 496 p. 2011.

 

Jeanne Le Roux, sur le pas de la porte de sa maison de Kergouzoc'h (Lampaul-Plouarzel). Elle a reconnu immédiatement toutes les personnes présentes sur les photos, dont son propre père.
Jeanne Le Roux, sur le pas de la porte de sa maison de Kergouzoc'h (Lampaul-Plouarzel). Elle a reconnu immédiatement toutes les personnes présentes sur les photos, dont son propre père.

 

En 2011, identifier les personnes des photos de 1938

 

La première démarche a consisté pour moi à consulter des Lampaulais susceptibles de reconnaître les personnes présentes sur les photos de Pierre Toulgouat. En décembre de la même année, je partais à la rencontre de cinq personnes : Jeanne Le Roux, épouse Le Moign, née en 1922 (sœur de Jean), Jo Kerebel et son épouse Nicole (nés respectivement en 1930 et 1935), ainsi que René Jourden et son épouse Eugénie Quéméneur (nés respectivement en 1925 et 1929). Ce n’était pas la peine d’en voir davantage. J’obtenais immédiatement les noms et surnoms des personnes photographiées ainsi qu’une foultitude de détails sur les vêtements et les outils de travail du goémon. Le nom d’un cheval attaché sur la dune m’était même donné ! Tous ces éléments ont été mis en forme et transmis en retour au Mucem, propriétaire du fond Toulgouat et à l’origine de la mise en ligne des photographies. Petite déception cependant, l’absence d’un journal interne au Mucem ne permettait pas de rendre compte de mon petit travail. Et les photos repérées comme étant prises à Lampaul (et aussi Trézien) resteraient dans le dossier « l’île d’Ouessant ».

 

 

 

La roche devant laquelle posent les goémoniers de Lampaul a été identifiée. Elle se situe dans le haut de la grève de Porz Lann, en contrebas de la roche connue sous le nom de Karreg ar Gurun.

 

Des traces du passage de Pierre Toulgouat à Lampaul-Plouarzel

 

Une voisine de Jeanne Le Roux m’apprit que le photographe Pierre Toulgouat, dont elle ignorait le nom, avait offert à ses grands-parents la photo du couple posant dans la grève derrière son grand râteau à goémon. Elle se souvient très bien l’avoir vue pendant des années puis, aux aléas de la succession, la photo qui a alors disparu, n’est ensuite devenue qu’un souvenir. C’est avec une émotion certaine qu’elle a donc redécouvert cette photo exceptionnelle, commentée plus bas.

 

Jean Le Roux m’avait également dit, lors de nos très nombreux entretiens, qu’un monsieur possédant un bel appareil était passé les prendre en photo sur la grève quand il était jeune. Ce témoignage enregistré se promène quelque part dans la petite trentaine d’heures d’entretiens que je n’ai que partiellement transcrites.

 

L’auteur des clichés

 

Dans un second temps s’est posé la question : qui était Pierre Toulgouat ? Je n’ai pas trouvé grand-chose à son sujet, il faut bien l’avouer. Les seuls éléments biographiques disponibles sur la toile sont de la plume de Isabelle Gui[1], chargée d'études documentaires au Mucem (musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée). On y apprend que Pierre Toulgouat, dont le nom de famille caractéristique trahit une origine paternelle bretonne, est né à Vernon (27) en 1901. Il devient sculpteur puis, au hasard de la vie, se mue en photographe travaillant pour la créatrice de mode Elsa Schiaparelli. A Paris, il fait la connaissance de Georges-Henri Rivière, créateur et conservateur du Musée National des Arts et Traditions Populaires, ancêtre du Mucem. Un an après la création du MNATP, Pierre Toulgouat est envoyé en enquête ethnographique sur la côte ouest du Léon (avril 1938). Son travail de terrain s’accompagne d’un rapport sur les activités liées au goémon[2]. Il s’agira du seul travail effectué en Bretagne pour ce Breton d’origine. Par la suite, notre photographe travaillera pour le musée forestier d’Hossegor (40) avant d’être embauché par l’administration des Eaux et forêts dans le but de photographier tout ce qui touche de près ou de loin aux arbres et aux forêts. Après un retour dans les Landes en 1968, il décède à Paris en 1992. Mis à part l’enquête ethnographique qui nous intéresse, Pierre Toulgouat n’aura donc eu de breton que le nom.

 

Par la suite, le fruit de mes enquêtes est resté dormir sagement dans un dossier de mon ordinateur. Jusqu’au premier confinement lié au Covid-19 où je retombais par hasard sur ce travail. J’en parlais à Gwendal Jaffry, rédacteur en chef de la revue Le Chasse-Marée, qui se montrait intéressé. Et un article[3], reprenant les photos les plus significatives, était publié la même année. Le format de la revue ne permettait pas de publier toutes les photos, ni l’intégralité des commentaires qui les accompagnaient. En particulier les noms des personnes que j’avais identifiées n’étaient pas donnés.

 

Je remercie ici mon ami Pierre-Yves Décosse qui a accepté de publier, dans les pages de son très beau site, l’intégralité de mes recherches sur les photographies « ouessantines » de Pierre Toulgouat. Il eut été dommage que ces identifications se perdent.

 

Remerciements : Joël Courtemanche et Raphaël Lançon, du Mucem, ainsi que mes informateurs cités plus haut.Par ailleurs, Jean-François Laot. Daniel Giraudon et Sébastien Le Corre pour leur remarques et compléments après publication.


[1] http://www2.culture.gouv.fr/documentation/phocem/Albums/Toulgouat-presentation.pdf

[2] https://docplayer.fr/41729197-Pierre-toulgouat.html

[3] "Goémoniers" (commentaires de photos de Pierre Toulgouat), in Le Chasse-Marée n° 316. pp 30-37. 2020.

 

 

Cliché pris sur la commune de Lampaul-Plouarzel. On reconnaît, de gauche à droite : Auguste-Eugène Tassin (né en 1885, dit Ogust Tasin), Jean Le Roux (né en 1881, dit Jañ ar C'hanaill), son fils Jean-Marie Le Roux (né en 1920, dit Jeñig Jeroumi), Théophile-Jean Jézéquel (né en 1879, dit "Vulgaire") et Yves-Marie Jézéquel (né en 1872, dit Boun Jarl).

 

Ils posent tous les cinq sur la grève de Porz Lann, derrière un râteau destiné à recueillir le goémon détaché du fond de la mer, qui arrive le long de la côte, porté par la houle. Ce râteau est appelé rastell-aod. Il est constitué d'une pièce de bois façonnée chez un artisan. En son milieu on place le manche qui est généralement en orme. Il comporte huit dents (eiz dant) et deux autres appelées "cornes" (kerniel) placées perpendiculairement aux précédentes, dont le but est de retenir davantage de goémon encore. Ces dents et cornes sont généralement en aubépine, lorsqu'on a la chance de trouver des branches bien droites. Autrement la lande, également très solide, fait l'affaire. Pour les jeunes adolescents qui participent à cette activité, le râteau est moins large et ne comporte que six dents.

 

Sur des grèves de sable fin comme Porz Lann, les goémoniers travaillent pieds-nus (divoutou-divazou). Dans d'autres grèves, moins appréciées comme Porz Man, il faut travailler en sabots pour se protéger les pieds du sol constitué de sable très grossier qui abîme les pieds. Les hommes portent tous le larreg-kalza, un pantalon en flanelle. Cette matière chaude sèche vite ; elle est appréciée pour cette double propriété. Ce pantalon est également appelé garsonou, parfois précisé en garsonou-aod (pantalon de grève). Le torse est chaudement couvert, comme on le fait habituellement par temps froid : un tricot à même la peau, une chemise (eur roched) et un pull-over en laine (eur zae hloan). Le tout est recouvert d'une veste cirée, souvent jaune (eur gapotenn). Le couvre-chef peut être un bonnet, une casquette ou un béret à large bord comme en portaient les marins du Finistère-sud.

 

 

 

Cliché pris sur la commune de Lampaul-Plouarzel. On reconnaît sur la gauche, à l'horizon, les Fourches (ar Forc'h Vraz), récifs caractéristiques qui culminent à 16 mètres au-dessus du niveau des plus basses mers.

 

Le goémonier de gauche sort une râtelée de goémon (eur rastellad-bezin) tandis que les autres s'apprêtent à repartir vers la mer pour ramener du goémon à leur tour. Lors des jours de grande affluence, on peut se battre pour un bout de goémon (eur vezinenn). On travaille sur le jusant, c'est-à-dire lorsque la mer descend. Chaque goémonier s'approprie alors une sorte de couloir perpendiculaire au front de mer, matérialisé par les tas de goémon (kalzennou) qu'il réalise au fur et à mesure que la mer descend. Cette action se dit kalza en breton. L'équivalent français n'étant pas connu, on dit "kalzer" en français local.

 

 

 

Il y a bien peu de goémon. On peut légitimement se poser la question de savoir si les goémoniers ne sont pas venus à la grève sur la demande du photographe.

 

Le goémon convoité est généralement constitué de laminaires (tali) naturellement détaché du fond. Il est appelé goémon-épave (bezin-peñse) puisqu'il arrive à la côte en dérivant comme une épave. Les coups de vents sont propices à détacher ces algues du fond. Le mois d'avril voit d'énormes quantités de goémon s'amonceler dans le haut des grèves. Ces tas sont qualifiés de grounn et le goémon lui-même de bezin-ebrel (goémon d'avril). Cette phase correspond à un état de maturité de l'algue : on l'appelle aussi ar bleuñv (la fleur).

 

 

 

Comme le montre cette photo, "kalzer" n'est pas réservé aux hommes. Les femmes elles-mêmes n'hésitent pas à rentrer dans l'eau jusqu'à la poitrine pour ramener le goémon convoité jusqu'au sec sur la grève.

 

 

 

Un couple pose pour le photographe. On reconnaît Boun Jarl et son épouse Jeanne Oussin (née en 1871, dite Jan ar Vasin). Elle aussi est pieds-nus. Elle porte une jupe (eur jupenn) et un châle (eur chal) noué dans le dos.

 

Ce cliché ne permet pas d'apprécier toute la longueur du manche du rastell-aod !

 

 

 

Des tas de goémon sur la dune au sud de Porspaul. On reconnaît en arrière plan l'usine d'iode de Lampaul-Plouarzel. A Porspaul, on fait la différence entre le bern bezin, tas de goémon à base circulaire, toujours construit avec soin, et le grahell, tas généralement rectangulaire élevé progressivement avec le goémon-épave récolté durant les mois d'hiver. Le tas rond a l'avantage de présenter moins de prise au vent, lui assurant une meilleure stabilité. Lors des longues journées de pluie et de vent, l'humidité s'y infiltre moins que dans les tas rectangulaires offrant une face au vent.

 

 

 

Les chevaux, auxiliaires indispensables du paysan-goémonier, sont souvent laissés à paître sur les grandes dunes communales. Afin qu'ils n'aillent pas courir n'importe où, et surtout pas dans les propriétés privées encloses de talus, les chevaux sont ualet (entravés) : une chaîne prolongée à chaque extrémité par un morceau de corde (eun tamm fard) relie chacune des pattes du cheval d'un même côté, ici à droite pour le cheval blanc.

 

Cette scène est située sur la dune en contrebas du quartier du Lannic à Plouarzel. On aperçoit la maison des douaniers de Beg-ar-Vir au dessus du cheval blanc, ainsi qu'une gabare, mouillée à l'entrée du port de Porspaul. Le haut de la cheminée de l'usine à droite confirme la localisation.

 

C'est avec émotion que René Jourden a identifié "Finette" la jument de la fermette de ses parents au Lannic. Les chevaux blancs étaient rares dans le secteur.

 

 

 

Ce cliché n'a pas été tiré à Lampaul, mais à Portsall (Localisation Sébastien Le corre) : on reconnaît au fond, devant la côte de Trémazan, les tourelles de Besquel et de la Pendante . On procède au brûlage du goémon pour en faire de la soude, terme employé pour désigner la matière minérale qui résulte du brûlage des algues sèches. Le tas de goémon à brûler a été démoli pour être réparti à même le sol (dispaka ar bern var an tevenn). Cela permet au goémon de s'aérer un peu et de sécher encore un peu plus. Le goémonier alimente le feu progressivement. Le brûlage dure toute une journée.

 

 

 

Un four à soude (eur fourn-soud) : une simple tranchée creusée à même le sol, de dimensions modestes (approximativement 0,40 m x 0,60 m x 6 m). Des pierres plates (traversidi, non visibles sur cette photo) sont disposées debout dans le four, comme des cloisons, pour délimiter des parties du four. Il y en a une dizaine environ. Cela facilitera, après brûlage, l'extraction de la soude du four. Les blocs ainsi délimités sont appelés "pains de soude" (dorchou-soud). Ce sont eux qui seront ensuite amenés à l'usine d'iode pour y être vendus. Mais le goémonier ne sera pas payé tout de suite : un échantillon sera pris sur son lot et analysé. Le goémonier sera d'autant mieux payé que sa production sera riche en iode.

 

Derrière le four, des meules de goémon sec (berniou bezin). On peut apprécier le soin apporté à les protéger de la pluie : ils sont couverts de mottes de dune (tañwalc'h). Cette protection très efficace permet au tas de respirer, contrairement à la bâche, souvent constituée d'une vieille voile de bateau.

 

Comme les tas de paille, les tas de goémon ont tendance à prendre de la gîte en prenant de la hauteur. On redresse le tas à l'aide d'un étai (eun halpeur) qui peut être une branche solide ou bien encore une simple planche comme c'est le cas sur le cliché.

 

 

 

Scène de brûlage de goémon, non pas à Lampaul, mais à Porsall (localisation Sébastien Le Corre). La dune est couverte de tas de pierres alignés. Ces pierres, sur lesquelles on étale le goémon, permettent d'assurer un meilleur séchage des algues qu'en les étalant à même le sol.

 

On s'affaire autour du four à soude dégageant une belle fumée blanche, réputée pour être saine (yac'h). Les enfants sont encouragés à aller courir dans cette fumée ; c'est un de leur plaisir de la journée avec la dégustation des patelles (brenig)  cuites sur la soude en fusion.

 

 

 

Plouarzel. Dune en contrebas du quartier du Lannic. On reconnaît l'Ile de Seigle (Enez Segal) sous l'horizon. Du tali (laminaria digitata) sèche sur la dune devant les tas de goémon.

 

 

 

Plouarzel. Chevaux entravés (ualet) sur la dune en contrebas du quartier du Lannic. Les deux chevaux sont entravés du côté droit. Finette, le cheval blanc, était entravé du côté gauche sur une autre photo. Les clichés n'ont donc pas été pris le même jour.

 

Quelques morceaux de goémon sèchent sur la dune, au premier plan.

 

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Photos de goémoniers par Pierre Tougouat
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Roscoff, une pêche à la crevette au début du XXème siècle

Nous sommes avant la guerre de 14 mais après 1904, une famille bourgeoise en villégiature à Roscoff organise une pêche à la crevette. Ils ne partent pas à pied dans les grèves, ils font appel à Gustave Quéré patron du petit sloup La Marie M861 du port de Roscoff pour les déposer sur le plateau de rochers de la tourelle Perroc’h dans le chenal de l’île de Batz.

 

La gent féminine est bien représentée par cinq jeunes femmes, le chef de famille est habillé façon pêcheur avec un béret et un pull tricoté, un grand adolescent boudeur semble un peu perdu. Tout le monde porte chapeau.

 

Le trajet n’est pas bien long, mais c’est déjà une véritable aventure, à mis-marée de jusant, ils embarquent dans le canot de Gustave pour rejoindre le sloup mouillé à proximité. Le vent d’ouest est bien établi, Gustave a pris un ris dans la grand-voile pour que ce soit plus confortable pour ses passagères. En un bord le sloup, le patron et son matelot rejoint le sud de Perroc’h et mouille. Les passagers sont débarqués avec le canot. En attendant la basse mer ils prennent au pied de la tourelle une collation. Ces photos ne montrent pas si la pêche a été bonne. Avec le flot ils embarquent côté nord du plateau de Perroch et rentre en tirant quelques bords contre le courant.

 

 

 

Ces photos d’un auteur inconnu sont d’un album de ma collection acheté sur un site de vente en ligne.

 

Le plateau de cailloux de Perroc’h dans le chenal de l’île de Batz (extrait de la carte du 975 du Service hydrographique de la Marine)
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1912, un sauvetage à Trébeurden par l'équipage d'un cordier de Primel

Avant la guerre de 14, le port de Primel armait à la pêche aux cordes d’élégants sloups à cul de poule, le M1171 est l’Ecume de mer (Coll. perso)
Avant la guerre de 14, le port de Primel armait à la pêche aux cordes d’élégants sloups à cul de poule, le M1171 est l’Ecume de mer (Coll. perso)

Le 29 septembre 1912

Primel (Finistère)

 

Je soussigné Rolland (Vincent), sous-patron du canot de sauvetage de Primel, embarqué comme matelot sur le bateau de pêche « Ecume de Mer » N° 1171  Morlaix, du port de Primel déclare être parti le 29 septembre à 6 heures du matin du port de Trébeurden (Côtes du Nord) pour relever nos engins de pêche se trouvant dans le chenal des Triagos.

Vers les 6h30 nous aperçûmes deux hommes nus nous faisant des signaux sur une roche dite : Roche Dialay. Le patron de l’«Ecume de Mer » fit aussitôt accoster notre canot le long du bord, j’y embarquai avec le patron Masson (Guillaume), Cazoulat (Marc) aussi canotier du bateau de sauvetage  et Buan (Yves), le reste de l’équipage étant resté à bord de l’ »Ecume de Mer ».

Apres une heure d’efforts et après nous être trouvé à différentes reprises en danger, nous pûmes accoster  la roche où se trouvaient les deux naufragés, sauter dessus, le patron Masson et moi et réussir à établir un va et vient qui nous permit de faire descendre les deux naufragés dans notre canot. Ces hommes étaient transis de froid, ils avaient le corps et les jambes en sang, déchirés par les moules et les cailloux pointus qui entouraient le rocher sur lequel ils étaient réfugiés ; ils étaient là depuis 5h30 la veille au soir, c’est-à-dire depuis 14 heures environ. Exténués ils ne pouvaient faire aucun mouvement, et c’est avec toutes les peines du monde que nous pûmes, après les avoir couverts d’une partie de nos vêtements, les faire descendre dans notre canot à l’aide du va et vient que nous avions établi.

J’ajoute qu’il était grand temps d’arriver à leur secours, l’un des naufragé, le nommé l’Hostis (François), de l’ïle Grande était à bout de forces et il allait infailliblement être enlevé par les lames si les secours avait le moindrement tardé.

 

Le sous-patron du canot de sauvetage

Vincent Rolland

 

Annales du sauvetage maritime de 1912 (Gallica)

 

Vincent Rolland quelques années plus tard il est alors le patron du canot de sauvetage de Primel.
Vincent Rolland quelques années plus tard il est alors le patron du canot de sauvetage de Primel.

Commentaires :

Avant la première guerre mondiale,  le port de Primel armait à la pêche aux  cordes d’élégants sloups à cul de poule. A bord des cordiers l’équipage était nombreux de 6 ou 7 hommes, le canot du bord, assez grand, permettait de débarquer la pêche et l’équipage, il était également utilisé par l’équipage pour pêcher à la senne des petits poissons, éperlans,, sparts, sardines, lançons pour boetter les cordes.

En 1912, Vincent Rolland est matelot à bord de l’Ecume de mer avec le patron  Guillaume Masson.  Impliqué dans l’équipage du canot de sauvetage « Docteur Com »  dès la création de la station de Primel, Vincent Rolland en deviendra patron et effectuera de nombreux sauvetage. Son fils également prénommé Vincent (Vi Cent), charpentier de marine, créa son chantier naval à Primel en 1927. Ce chantier prospéra sur plusieurs générations et il existe toujours, mais l’histoire du chantier Rolland de Primel est une autre belle histoire maritime…

 

Extrait de la carte du « pilote français » de 1843 (les sondes sont en pieds)  Pour quitter le port de Trébeurden, l’Ecume de mer  sortait par le chenal de l’île Losquet et passait le long de Roc’h Dialed
Extrait de la carte du « pilote français » de 1843 (les sondes sont en pieds) Pour quitter le port de Trébeurden, l’Ecume de mer sortait par le chenal de l’île Losquet et passait le long de Roc’h Dialed
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1912, un drame de la mer à Bréhat

La côte de Bréhat est hérissée de rocher et la mer y est souvent dure (Photo Dany Ducousset)
La côte de Bréhat est hérissée de rocher et la mer y est souvent dure (Photo Dany Ducousset)

Disparu !

 

La petite pêche est aussi meurtrière que la grande

 

La mer bréhatine est clapoteuse. Le suroit souffle avec violence. Le ciel montre des tâches bleues que parcourent de gros nuages fortement teintés de noir. Sale temps. Temps à grains.

Alfred Véroux, petit pêcheur côtier, en a vu bien d’autres. Sa femme ne veut pas le laisser sortir. Ella comme un pressentiment. Mais si on écoutait les femmes, on ne sortirait jamais ! Et puis le pain des huit petits est là-bas, dans les casiers à homards.

Véroux embrasse les deux derniers qui sont là. L’ainé qui n’a pas onze ans, n’est pas paré. Bah ! La mer n’attend pas. En route ! Sa femme l’accompagne. Il la rudoie d’un ton qu’il veut rendre bourru. Le voilà parti !

Un camarade, Désiré Bocher, qui pêche aux abords de l’île Modez, en rodant, l’aperçoit sous voile sous voile dans le nord de Bréhat, aux alentours du « chandelier ». Puis, plus rien. Véroux lève sans doute un casier derrière la roche …

Désir rentre à la « Corderie ». À peine a-t-il amarré son canot, qu’il court au sémaphore. Rien. Véroux n’est pas rentré, et on le voit nulle part, ni le long des roches, ni plus loin. Désir a peur de trop comprendre, mais ce n’est pas un bavard, il n’en cause à personne. Et puis ce serait trop tard. C’est lui déjà qui a vu le camarade Camille Corlouër disparaitre ainsi. Il y a huit mois, et qu’il a ramené, sans connaissance, dans son canot. Son cœur se serre à ce lugubre souvenir.

Le bruit se répand que Véroux n’est pas rentré. On cherche de tous côtés. Rien. La nuit arrive. Pas de nouvelles. Le doute grandit. Les parents cherchent au bas de l’eau. Rien. Le lendemain ils trouvent la plate-forme mobile de son canot et une bouée. C’est fini. Plus d’espoir. En mer, ils ramassent une ligne flottante amarrée à un bout de liège. Il n’y a plus de doute. La mer impassible a recueilli Véroux et lui a fait un immense linceul.

Ni corps ni canot. Tous les jours le vieux Cleuziat, son beau-père, passe et repasse le long des roches où Véroux a dû sombrer. Un pêcheur a ramené un morceau d’étoffe au bout de son hameçon. Est-ce lui ?

Dès le huitième jour, parents et camarades draguent des heures entières. Rien. Ils recommencent les jours suivants. Pas de résultats.

Le onzième jour, on trouve au plein, dans l’Est de la grande grève du Groua, son aviron, sa manne à poisson, sa casquette.

 

Détail de la carte du SHOM 882 édition de 1886, Alfred Véroux était parti du port de la Corderie pour relever ses casiers dans le nord de Bréhat
Détail de la carte du SHOM 882 édition de 1886, Alfred Véroux était parti du port de la Corderie pour relever ses casiers dans le nord de Bréhat

Entre le onzième et le douzième jour, un dimanche matin, Jean-Marie Le Roux, maçon, va au « gourlan ». C’est le seul jour où il puisse y aller.

Parmi le goémon, il voit une masse imposante. Il s’approche. C’est un cadavre. Il court chercher du monde. On regarde. Le spectacle est horrible. Une oreille est arrachée, les yeux sont creux, le nez n’a plus de formes, la bouche est affreusement tordue, les lèvres tuméfiées. la figure est absolument méconnaissable. Les pieds sont rapprochés et croisés l’un par-dessus l’autre : le bras droit est collé au corps et le bras gauche fortement écarté. La rigidité cadavérique a disparu. le ventre est affreusement balloté.

Jean-Marie Le Rous et Job Séveno recouvrent pieusement la tête d’une serviette. La serviette se teinte de sang.

La famille et les autorités sont prévenues. On va au Groua en Procession. le défunt est identifié. C’est bien le malheureux Véroux. Les parents reconnaissent formellement sa chemise de laine, son pantalon qui, détail navrant, lui avait été donné par l’infortunée veuve du défunt Camille – son  couteau de poche, sa montre attachée au cou, et dont le cordon cède au moment où on la retire. Elle marque deux heure vingt, l’heure du sinistre. Et enfin, signe caractéristique, sa main gauche ne porte que quatre doigts, le petit doigt ayant été amputé à la suite d’une piqure de vieille.

Aucun doute n’est possible. C’est lui.

On prend les mesures pour la châsse que l’on commande au plus vite, et l’on recouvre le corps d’un drap maintenu à l’aide de cailloux de la grève. Le drap prend des teintes sanguinolentes.

La malheureuse veuve veut revoir son mari. Ses oncles de Loguivy l’y engagent. Rudes gars que la mer brutale a vigoureusement trempés. Ses frères et son père s’y opposent énergiquement. Ce serait pour une femme inutilement cruel.

La mise en châsse n’est pas matériellement difficile. Le bras gauche, écarté, se ramène sans grand effort. Douloureuse et navrante opération.

On transporte le corps à travers les galets de la grève et on le conduit à la chapelle du nord. Tout Bréhat est là. Les prêtres commencent les prières ; on se rend à l’église, trop petite pour contenir la foule immense, et la cérémonie s’achève tristement au cimetière.

Alfred Véroux est dans le champ de repos. La terre lui est plus hospitalière que la mer. ce fut un rude homme, énergique, insoucieux du danger, plus préoccupé de donner la pâtée à ses huit petits que de sauvegarder son existence. Et puis la mer, souvent plus brutale et plus violente que le jour du malheur, lui avait été jusqu’ici plus clémente. Mais la mer est traitresse. Les roches ne le sont pas moins.  Elles abritent un moment les fragiles embarcations, pour les abandonner tout d’un coup, et sans crier gare, à la rafale qui tombe-t-on ne sait d’où, qui remplit le canot, ou le fait chavirer sous l’impitoyable empannage. Le casier lui aussi est traite. Combien de pêcheurs de homards passent par-dessus bord d’un coup de roulis, et vont rejoindre au fond l’engin qui les agrippe, et les entraine dans le gouffre !

Qui dira les dangers auxquels est exposé pour une maigre rémunération le courageux pêcheur côtier ?

 

Le naufragé peinture de Louis Garneray
Le naufragé peinture de Louis Garneray

On s’émeut des grandes catastrophes maritimes qui frappent l’imagination, des désastres de Terre-Neuve et d’Islande qui d’un seul coup font tant de veuves et d’orphelins. La petite pêche côtière est aussi meurtrière, mais personne n’en parle.

Véroux repose maintenant près du rivage aux milieux de ceux qui ont apprécié son dur labeur.

La mer continuera à le bercer de son éternelle chanson, et le vent joindre sa clameur apaisée ou sauvage au sinistre bruit des flots enjôleurs.

Les huit enfants grandiront, péniblement élevés avec l’aide sociale de la Caisse de Prévoyance, dont fort heureusement l’assurance est obligatoire, et la mer impassible, qui a fait rudement payer au père la dure rançon de ses faveurs, s’efforcera d’adresser aux gars ses plus gracieux sourires.

Tant il est vrai que si la mer est la grande mangeuse d’hommes, elle est aussi la grande séductrice.

 

Jacques Gaspard

 

Journal de Paimpol du 23 juin 1912

 

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Alfred Véroux avait 35 ans lors du naufrage il laisse une veuve Angélique Marie Cleuziat 28 ans et huit orphelins, un de ses fils Jean Gustave né en 1901 embarque comme mousse aux long cours sur les voiliers de l’armement Bordes et disparaitra à l’âge de 15 ans dans la perte corps et biens, en 1916, du quatre-mâts barque Pacifique, entre Cardiff et Port Arthur USA, par fait de guerre faisant 24 victimes. (site forum 14-18).

 

Aller au gourlan : expression  de Bréhat signifiant faire la tournée de la grève pour inspecter, ramasser ce qui s’est échoué, à rapprocher du mot breton gourlen  qui signifie laisse de haute mer.

 

Le port de la Corderie ers 1910, les modestes maisons de pêcheurs de Bréhat sont encore couvertes  de chaume
Le port de la Corderie ers 1910, les modestes maisons de pêcheurs de Bréhat sont encore couvertes de chaume
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1908, la croisière d'une jersiaise

Le vapeur Edouard Ernest est le remorqueur du port de Paimpol, il fait occasionnellement  des transports de passagers et de marchandises vers Jersey et même des excursions en mer
Le vapeur Edouard Ernest est le remorqueur du port de Paimpol, il fait occasionnellement des transports de passagers et de marchandises vers Jersey et même des excursions en mer

Un haut fait de notre administration des douanes

 

J’ai souvent vu des gens fortunés s’installer à bord de yachts plus ou moins luxueux, mais une vache (car ma jersiaise est une simple vache) me parait un fait digne d’être relaté. L’a-t-on prise pour le bœuf Apis des égyptiens ? Je le suppose !

 

Voici les faits : Tout le monde connait, au moins de réputation, les fameuses vaches de Jersey. M le Maire de Kérity, près de Paimpol voulut, lui aussi, en posséder une. Il traita le marché avec un riche éleveur de Jersey. Justement le vapeur Edouard Ernest, de Paimpol, partait pour son port d’armement avec des marchandises et des passagers. La vache fit un excellent voyage : M Le maire de Kérity était heureux de voir la vache mettre le pied sur la terre de France quand un douanier, puis des douaniers, s’opposèrent formellement au débarquement.

 

Il faut faire visiter la bête par un vétérinaire. On fait venir l’homme de l’art qui trouve la bête parfaite. C’est une difficulté de moins lui répond la douane de Paimpol, mais il y en a d’autres : ce port n’étant pas ouvert pour le débarquement des animaux vivants, il faut aller débarquer votre vache à Saint-Brieuc ! Protestations, reproches, rien n’y fait ! Toutes les bonnes raisons du maire, du capitaine Floury, etc, toute la douane répondait : C’est le Règlement !

 

Force a été au capitaine de relever de Paimpol à Saint-Brieuc avec son vapeur … et sa vache. A Saint-Brieuc, nouvelle visite du vétérinaire qui trouve la bête très bonne. On noircit quelques lignes sur un papier qu’on nomme permis, l’heureux propriétaire verse 60 fr. dans la bourse de M ; Caillaux, le tout est fait en cinq minutes et la permission de débarquer est enfin donnée.

 

L'Edouard Ernest remorqueur à vapeur en bois construit à Boulogne a fait suite au Ville de Paimpol
L'Edouard Ernest remorqueur à vapeur en bois construit à Boulogne a fait suite au Ville de Paimpol

Mais ma vache est loin de Paimpol, crie le maire de Kérity ! On rembarque la vache sur le vapeur et en route pour Paimpol. Une dépêche nous annonce bonne arrivée et la fin probable de la croisière de notre jersiaise qui va devenir triplement chère à M. le Maire, grâce à l’administration française que le monde a cessé de nous envier.

 

Coût probable sans garantie :

Acquisition de la vache :        400 fr.

Jersey à Paimpol :                       25 fr.

Voyage spécial Paimpol st Brieuc et retour 500 fr

Visites de vétérinaires     25 fr.

Frais de port                        50 fr.

Frais de douanes              100 fr

 

Total : Onze cent francs, sans compter l’imprévu !!!

 

On me dit que le Maire de Kérity est radical. C’est une vraie chance pour la malheureuse vache ; il est probable que si ce maire avait été libéral on aurait expédié la vache au Havre ou à Dunkerque. Pourquoi pas Marseille !

 

C’est beau et pratique, n’est-ce pas, les règlements de notre douane française. Il faut avouer qu’ils n’ont pas suivi le progrès et qu’ils ne sont pas à la hauteur du Télégraphe et du Téléphone !

 

Ce n’est pas étonnant puisque les règlements en vigueur en l’an de de grâce 1908 ont été fait par Colbert et que les plus récents datent de la Révolution. Que voulez-vous nos gouvernants n’ont pas le temps de s’occuper des choses aussi peu importantes pour le pays comme le Commerce, l’agriculture ou l’industrie Française.

 

 

Signé V. G. M. dans le journal  l’Indépendance Bretonne, repris dans le Journal de Paimpol  en 1908

 

 

 

Une jersiaise heureuse de son voyage
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