Gens de mer

1912, un drame de la mer à Bréhat

La côte de Bréhat est hérissée de rocher et la mer y est souvent dure (Photo Dany Ducousset)
La côte de Bréhat est hérissée de rocher et la mer y est souvent dure (Photo Dany Ducousset)

Disparu !

 

La petite pêche est aussi meurtrière que la grande

 

La mer bréhatine est clapoteuse. Le suroit souffle avec violence. Le ciel montre des tâches bleues que parcourent de gros nuages fortement teintés de noir. Sale temps. Temps à grains.

Alfred Véroux, petit pêcheur côtier, en a vu bien d’autres. Sa femme ne veut pas le laisser sortir. Ella comme un pressentiment. Mais si on écoutait les femmes, on ne sortirait jamais ! Et puis le pain des huit petits est là-bas, dans les casiers à homards.

Véroux embrasse les deux derniers qui sont là. L’ainé qui n’a pas onze ans, n’est pas paré. Bah ! La mer n’attend pas. En route ! Sa femme l’accompagne. Il la rudoie d’un ton qu’il veut rendre bourru. Le voilà parti !

Un camarade, Désiré Bocher, qui pêche aux abords de l’île Modez, en rodant, l’aperçoit sous voile sous voile dans le nord de Bréhat, aux alentours du « chandelier ». Puis, plus rien. Véroux lève sans doute un casier derrière la roche …

Désir rentre à la « Corderie ». À peine a-t-il amarré son canot, qu’il court au sémaphore. Rien. Véroux n’est pas rentré, et on le voit nulle part, ni le long des roches, ni plus loin. Désir a peur de trop comprendre, mais ce n’est pas un bavard, il n’en cause à personne. Et puis ce serait trop tard. C’est lui déjà qui a vu le camarade Camille Corlouër disparaitre ainsi. Il y a huit mois, et qu’il a ramené, sans connaissance, dans son canot. Son cœur se serre à ce lugubre souvenir.

Le bruit se répand que Véroux n’est pas rentré. On cherche de tous côtés. Rien. La nuit arrive. Pas de nouvelles. Le doute grandit. Les parents cherchent au bas de l’eau. Rien. Le lendemain ils trouvent la plate-forme mobile de son canot et une bouée. C’est fini. Plus d’espoir. En mer, ils ramassent une ligne flottante amarrée à un bout de liège. Il n’y a plus de doute. La mer impassible a recueilli Véroux et lui a fait un immense linceul.

Ni corps ni canot. Tous les jours le vieux Cleuziat, son beau-père, passe et repasse le long des roches où Véroux a dû sombrer. Un pêcheur a ramené un morceau d’étoffe au bout de son hameçon. Est-ce lui ?

Dès le huitième jour, parents et camarades draguent des heures entières. Rien. Ils recommencent les jours suivants. Pas de résultats.

Le onzième jour, on trouve au plein, dans l’Est de la grande grève du Groua, son aviron, sa manne à poisson, sa casquette.

 

Détail de la carte du SHOM 882 édition de 1886, Alfred Véroux était parti du port de la Corderie pour relever ses casiers dans le nord de Bréhat
Détail de la carte du SHOM 882 édition de 1886, Alfred Véroux était parti du port de la Corderie pour relever ses casiers dans le nord de Bréhat

Entre le onzième et le douzième jour, un dimanche matin, Jean-Marie Le Roux, maçon, va au « gourlan ». C’est le seul jour où il puisse y aller.

Parmi le goémon, il voit une masse imposante. Il s’approche. C’est un cadavre. Il court chercher du monde. On regarde. Le spectacle est horrible. Une oreille est arrachée, les yeux sont creux, le nez n’a plus de formes, la bouche est affreusement tordue, les lèvres tuméfiées. la figure est absolument méconnaissable. Les pieds sont rapprochés et croisés l’un par-dessus l’autre : le bras droit est collé au corps et le bras gauche fortement écarté. La rigidité cadavérique a disparu. le ventre est affreusement balloté.

Jean-Marie Le Rous et Job Séveno recouvrent pieusement la tête d’une serviette. La serviette se teinte de sang.

La famille et les autorités sont prévenues. On va au Groua en Procession. le défunt est identifié. C’est bien le malheureux Véroux. Les parents reconnaissent formellement sa chemise de laine, son pantalon qui, détail navrant, lui avait été donné par l’infortunée veuve du défunt Camille – son  couteau de poche, sa montre attachée au cou, et dont le cordon cède au moment où on la retire. Elle marque deux heure vingt, l’heure du sinistre. Et enfin, signe caractéristique, sa main gauche ne porte que quatre doigts, le petit doigt ayant été amputé à la suite d’une piqure de vieille.

Aucun doute n’est possible. C’est lui.

On prend les mesures pour la châsse que l’on commande au plus vite, et l’on recouvre le corps d’un drap maintenu à l’aide de cailloux de la grève. Le drap prend des teintes sanguinolentes.

La malheureuse veuve veut revoir son mari. Ses oncles de Loguivy l’y engagent. Rudes gars que la mer brutale a vigoureusement trempés. Ses frères et son père s’y opposent énergiquement. Ce serait pour une femme inutilement cruel.

La mise en châsse n’est pas matériellement difficile. Le bras gauche, écarté, se ramène sans grand effort. Douloureuse et navrante opération.

On transporte le corps à travers les galets de la grève et on le conduit à la chapelle du nord. Tout Bréhat est là. Les prêtres commencent les prières ; on se rend à l’église, trop petite pour contenir la foule immense, et la cérémonie s’achève tristement au cimetière.

Alfred Véroux est dans le champ de repos. La terre lui est plus hospitalière que la mer. ce fut un rude homme, énergique, insoucieux du danger, plus préoccupé de donner la pâtée à ses huit petits que de sauvegarder son existence. Et puis la mer, souvent plus brutale et plus violente que le jour du malheur, lui avait été jusqu’ici plus clémente. Mais la mer est traitresse. Les roches ne le sont pas moins.  Elles abritent un moment les fragiles embarcations, pour les abandonner tout d’un coup, et sans crier gare, à la rafale qui tombe-t-on ne sait d’où, qui remplit le canot, ou le fait chavirer sous l’impitoyable empannage. Le casier lui aussi est traite. Combien de pêcheurs de homards passent par-dessus bord d’un coup de roulis, et vont rejoindre au fond l’engin qui les agrippe, et les entraine dans le gouffre !

Qui dira les dangers auxquels est exposé pour une maigre rémunération le courageux pêcheur côtier ?

 

Le naufragé peinture de Louis Garneray
Le naufragé peinture de Louis Garneray

On s’émeut des grandes catastrophes maritimes qui frappent l’imagination, des désastres de Terre-Neuve et d’Islande qui d’un seul coup font tant de veuves et d’orphelins. La petite pêche côtière est aussi meurtrière, mais personne n’en parle.

Véroux repose maintenant près du rivage aux milieux de ceux qui ont apprécié son dur labeur.

La mer continuera à le bercer de son éternelle chanson, et le vent joindre sa clameur apaisée ou sauvage au sinistre bruit des flots enjôleurs.

Les huit enfants grandiront, péniblement élevés avec l’aide sociale de la Caisse de Prévoyance, dont fort heureusement l’assurance est obligatoire, et la mer impassible, qui a fait rudement payer au père la dure rançon de ses faveurs, s’efforcera d’adresser aux gars ses plus gracieux sourires.

Tant il est vrai que si la mer est la grande mangeuse d’hommes, elle est aussi la grande séductrice.

 

Jacques Gaspard

 

Journal de Paimpol du 23 juin 1912

 

Commentaires :

 

Alfred Véroux avait 35 ans lors du naufrage il laisse une veuve Angélique Marie Cleuziat 28 ans et huit orphelins, un de ses fils Jean Gustave né en 1901 embarque comme mousse aux long cours sur les voiliers de l’armement Bordes et disparaitra à l’âge de 15 ans dans la perte corps et biens, en 1916, du quatre-mâts barque Pacifique, entre Cardiff et Port Arthur USA, par fait de guerre faisant 24 victimes. (site forum 14-18).

 

Aller au gourlan : expression  de Bréhat signifiant faire la tournée de la grève pour inspecter, ramasser ce qui s’est échoué, à rapprocher du mot breton gourlen  qui signifie laisse de haute mer.

 

Le port de la Corderie ers 1910, les modestes maisons de pêcheurs de Bréhat sont encore couvertes  de chaume
Le port de la Corderie ers 1910, les modestes maisons de pêcheurs de Bréhat sont encore couvertes de chaume
Télécharger
Télécharger cet article
1912 un drame de la mer à Bréhat .pdf
Document Adobe Acrobat 740.9 KB

1908, la croisière d'une jersiaise

Le vapeur Edouard Ernest est le remorqueur du port de Paimpol, il fait occasionnellement  des transports de passagers et de marchandises vers Jersey et même des excursions en mer
Le vapeur Edouard Ernest est le remorqueur du port de Paimpol, il fait occasionnellement des transports de passagers et de marchandises vers Jersey et même des excursions en mer

Un haut fait de notre administration des douanes

 

J’ai souvent vu des gens fortunés s’installer à bord de yachts plus ou moins luxueux, mais une vache (car ma jersiaise est une simple vache) me parait un fait digne d’être relaté. L’a-t-on prise pour le bœuf Apis des égyptiens ? Je le suppose !

 

Voici les faits : Tout le monde connait, au moins de réputation, les fameuses vaches de Jersey. M le Maire de Kérity, près de Paimpol voulut, lui aussi, en posséder une. Il traita le marché avec un riche éleveur de Jersey. Justement le vapeur Edouard Ernest, de Paimpol, partait pour son port d’armement avec des marchandises et des passagers. La vache fit un excellent voyage : M Le maire de Kérity était heureux de voir la vache mettre le pied sur la terre de France quand un douanier, puis des douaniers, s’opposèrent formellement au débarquement.

 

Il faut faire visiter la bête par un vétérinaire. On fait venir l’homme de l’art qui trouve la bête parfaite. C’est une difficulté de moins lui répond la douane de Paimpol, mais il y en a d’autres : ce port n’étant pas ouvert pour le débarquement des animaux vivants, il faut aller débarquer votre vache à Saint-Brieuc ! Protestations, reproches, rien n’y fait ! Toutes les bonnes raisons du maire, du capitaine Floury, etc, toute la douane répondait : C’est le Règlement !

 

Force a été au capitaine de relever de Paimpol à Saint-Brieuc avec son vapeur … et sa vache. A Saint-Brieuc, nouvelle visite du vétérinaire qui trouve la bête très bonne. On noircit quelques lignes sur un papier qu’on nomme permis, l’heureux propriétaire verse 60 fr. dans la bourse de M ; Caillaux, le tout est fait en cinq minutes et la permission de débarquer est enfin donnée.

 

L'Edouard Ernest remorqueur à vapeur en bois construit à Boulogne a fait suite au Ville de Paimpol
L'Edouard Ernest remorqueur à vapeur en bois construit à Boulogne a fait suite au Ville de Paimpol

Mais ma vache est loin de Paimpol, crie le maire de Kérity ! On rembarque la vache sur le vapeur et en route pour Paimpol. Une dépêche nous annonce bonne arrivée et la fin probable de la croisière de notre jersiaise qui va devenir triplement chère à M. le Maire, grâce à l’administration française que le monde a cessé de nous envier.

 

Coût probable sans garantie :

Acquisition de la vache :        400 fr.

Jersey à Paimpol :                       25 fr.

Voyage spécial Paimpol st Brieuc et retour 500 fr

Visites de vétérinaires     25 fr.

Frais de port                        50 fr.

Frais de douanes              100 fr

 

Total : Onze cent francs, sans compter l’imprévu !!!

 

On me dit que le Maire de Kérity est radical. C’est une vraie chance pour la malheureuse vache ; il est probable que si ce maire avait été libéral on aurait expédié la vache au Havre ou à Dunkerque. Pourquoi pas Marseille !

 

C’est beau et pratique, n’est-ce pas, les règlements de notre douane française. Il faut avouer qu’ils n’ont pas suivi le progrès et qu’ils ne sont pas à la hauteur du Télégraphe et du Téléphone !

 

Ce n’est pas étonnant puisque les règlements en vigueur en l’an de de grâce 1908 ont été fait par Colbert et que les plus récents datent de la Révolution. Que voulez-vous nos gouvernants n’ont pas le temps de s’occuper des choses aussi peu importantes pour le pays comme le Commerce, l’agriculture ou l’industrie Française.

 

 

Signé V. G. M. dans le journal  l’Indépendance Bretonne, repris dans le Journal de Paimpol  en 1908

 

 

 

Une jersiaise heureuse de son voyage
Une jersiaise heureuse de son voyage
Télécharger
Télécharger cet article
1908 la croisère d'une Jersiaise .pdf
Document Adobe Acrobat 329.7 KB