La guerre en mer

Les sœurs de Saint-Malo de la frégate Hermione

L’Hermione approchant du goulet de la rade de Brest à l’automne 2014
L’Hermione approchant du goulet de la rade de Brest à l’automne 2014

 

L’Hermione était une frégate de 12 construite en 1779 à Rochefort, Elle armait 26 canons au calibre des boulets de 12 livres et 6 canons de 6 livres sur les gaillards La construction de l’actuelle Hermione  sa réplique a été une belle aventure de 17 années, elle navigue et nous permet de découvrir  comment étaient les frégates de la marine royale française à la fin du XVIIIème.

 

Frégate française vers 1780, (Collection National Maritime Museum)
Frégate française vers 1780, (Collection National Maritime Museum)

 

L’Hermione était loin d’être la seule frégate de 12.  Jean Boudriot dans la monographie de la Belle-Poule frégate de 12 de 1765 dénombre 104 frégates de ce type construites pour la marine royal entre 1748 et 1798. Ces frégates sont construites non seulement dans les 3 arsenaux de Rochefort Brest et Toulon mais également en sous-traitance dans des chantiers civils de ports secondaires.

 

Saint-Malo, ou les chantiers construisent des navires marchands, des navires destinés à la pêche à la morue sur les bancs de terre-neuve et des navires corsaires, construit 16 frégates de 12 pour la marine Royale.

 

L’engagement de la Marine française contre l’Angleterre dans guerre d’Amérique  de 1777 à 1783,  demande de nombreux bâtiments. La guerre navale devient importante, Sartine ministre de Marine de Louis XVI ordonne la construction de nombreux vaisseaux et frégates avec des délais de livraison très courts, les arsenaux construisent en priorité les vaisseaux. Les Frégates, elles sont en partie construites dans les arsenaux et  En six ans de 1777 à 1783 il est construit 45 frégates de 12.

 

Frégate au près par bonne brise , gravure de Pierre Ozanne
Frégate au près par bonne brise , gravure de Pierre Ozanne
 (document Patrice Decencière dans  "De bois et de fer")
(document Patrice Decencière dans "De bois et de fer")

 

Saint-Malo et Saint-Servan et leurs nombreux chantiers est l’ensemble portuaire civil qui a la plus grande capacité de construction pour la Marine et se voit affecté à la construction de 8 frégates de 12. L’ingénieur constructeur Chevillard le frère cadet du constructeur de l’Hermione est envoyé à Saint-Malo pour coordonner les travaux des différents chantiers civils il est assisté du commissaire de la Marine Gillot qui se réjouit de surcroît d’activité « ce travail extraordinaire sera très avantageux aux ouvriers et artisans (…) qui sans ces deux constructions décidées et les deux autres projetées (…), se seraient retrouvés désœuvrés et dans l’occasion de passer le reste de l’année dans la misère ».

 

Mais rapidement Guillot et Chevillard se retrouve face à des difficultés d’approvisionnement en bois et fer. et se plaignent également du manque de mains d’œuvre des charpentiers étant levés pour l’arsenal de Brest.

 

La grève de Solidor à St Servan,  sur 7 cales séparées voit la construction quasiment en même temps de 7 frégates de douze sur les plans de l’ingénieur Guignace d’après ceux de la Belle-Poule construite auparavant et considéré comme une très bonne frégate pour ses qualités nautiques.  Elles sont donc lancées toutes les septs entre le 16 mars et le 22 aout 1778.

 

Détail d’un plan de St Servan en 1827 l’arsenal a alors 6 cales de construction, elles sont partiellement submergées à pleine mer (Coll BNF).
Détail d’un plan de St Servan en 1827 l’arsenal a alors 6 cales de construction, elles sont partiellement submergées à pleine mer (Coll BNF).

 

Chevillard fait face aux difficultés et met en place une véritable production industrielle en série malgré la concurrence que ce font les constructeurs  dans  l’approvisionnement de bois et dans le recrutement des charpentiers et des calfats. Il réussit cette mission particulièrement difficile et fait les plans de  d’une huitième frégates construite au même endroit la Minerve (rebaptisé la Diane)  

 

Les huit frégates construites pendant la guerre d’Amérique à Saint Malo sont :

La Résolue (aout 1777- 16 mars 1778) et la Gentille (aout 1777- 10 juin 1778) construites par Pierre Beaugeard et Isaïe Ledet de Segray.

L’Amazone (Aout 1777- 11 mai 1778), et la Médée (Aout 177- 20 septembre 1778) par  Guillaume Despechers et Joseph Dupuy-Fromy

La Prudente (Aout 1777- 29 mars 1778), la Gloire (Aout 1777-9 juillet 1778) et la Minerve (mars 1778, début 1779) construite par Louis Marion-Briantais

La Bellone (fin octobre 1777- 22 aout 1778) par Pierre Mesclé de Granclos

 

Pendant la révolution la demande de navires pour la marine et l’expérience réussie des constructions malouines entraine la création de l’arsenal de saint Servan à partir de 1793 qui sera en activité jusqu’en 1837 et construira de grandes frégates mais ceci est une autre histoire.

 

Frégate au près par petite brise, gravure de Pierre Ozanne
Frégate au près par petite brise, gravure de Pierre Ozanne

 

Bibliographie :

De bois et de Fer  La construction navale malouine (en particulier de chapitre de Patrice Decencière) Le Chasse Marée

Monographie de la Belle Poule 1765 Jean Boudriot éditions Ancre

La frégate Marine de France 1650 1850 Editions Ancre

Monographie de l’Hermione J.C. Lemineur éditions Ancre

 

L’Hermione au largue par bonne brise (photo Anatoly Biryukov)
L’Hermione au largue par bonne brise (photo Anatoly Biryukov)

Le combat de la frégate la Belle-Poule le 17 juin 1778

La Frégate Hermione devant les tas de poids en octobre 2014 (Photo Loic Baillard)
La Frégate Hermione devant les tas de poids en octobre 2014 (Photo Loic Baillard)


La veille du départ de la frégate Hermione pour les Etats-Unis d’Amérique, je vais vous parler d’une autre frégate de 12, dont le nom fut nettement plus célèbre que L’Hermione : La Belle-Poule

 

Contexte historique

Dans les colonies anglaises d’Amériques , les insurgents mènent la guerre d’indépendance contre les Anglais. La déclaration d’indépendance est signée du 04 juillet 1776. Mais la guerre est loin d’être fini

 

La France,  s’est engagé auprès des insurgents, Beaumarchais leur livre des armes,  En 1777 Le jeune marquis de Lafayette fais un premier voyage en secret vers les nouveaux état unis et noue un contact fraternel avec le général Georges Whashington   

 

Vergennes, secrétaire d’état aux affaires étrangères  et Louis XVI décident donc, le 6 février 1778, de signer avec Benjamin Franklin un traité d'amitié et d'alliance officielle avec les Provinces-Unies d'Amérique.

 

La France rêve d’une revanche sur l’Angleterre depuis la signature du traité de Paris de 1763.

La Marine a été réformée, de nombreux vaisseaux et frégates ont été construites, les arsenaux  sont en pleine activité.

 

Le ministre de la Marine De Sartine, donne des ordres clair de répondre aux anglais massivement aux moindre affront et fait préparer à Brest l’escadre de la Manche sous les ordres lieutenant général d'Orvilliers, commandant l'armée navale de l'Atlantique

 

En Angleterre, il y a eu un débat à la chambre des lords sur la déclaration de guerre à la France. Une importante escadre anglaise navigue à l’entrée de la Manch, sous le commandement de l'amiral Keppel, 

 

Louis XVI, toujours retenu par ses scrupules, laisse l’initiative du premier coup de canon aux Anglais. toutes les conditions pour le déclenchement de la guerre sont réunies

 

Gravure du combat de la Belle-Poule et de lAréthuse, au second plan le Lougre le Coureur et le cotre anglais Alert, le comabt a eu lieu par petit temps   (Gravure certainement d’après dessin de  Pierre Ozanne )
Gravure du combat de la Belle-Poule et de lAréthuse, au second plan le Lougre le Coureur et le cotre anglais Alert, le comabt a eu lieu par petit temps (Gravure certainement d’après dessin de Pierre Ozanne )

 

Le Combat du 17 juin 1778

 

Le 15 juin 1778 , appareille de Brest une petite flottille de reconnaissance composée de La Belle-Poule frégate de 12 avec 26 canons de 12,et 6 canons de 6 , la Licorne frégate de 26 canons de 8,6 et 4 livres L’Hirondelle corvette de 16 canons de 6 livres de BB et le lougre le Coureur  armé seulement de 8 canons.

 

Au matin du 17 juin, la frégate la belle Poule aperçoit, une flotte importante.

La flottille française est bientôt rejointe par la frégate anglaise Arethuse  qui lui intime l’ordre de rejoindre le vaisseau amiral anglais, le commandant M. de La Clocheterie refuse d’obéir à cet ordre et continu sa route. La frégate anglaise tire alors une pleine bordée à peu de distance. Les français parée au combat réplique rapidement, s’en suit alors un combat particulièrement violent qui fit de nombreuses victimes à bord des deux navires et  leur provoqua de grave avaries de gréement.

 

La frégate Hermione en octobre 2014 (Photo L Baillard)
La frégate Hermione en octobre 2014 (Photo L Baillard)

 

 Rapport de M. de La Clocheterie à d'Orvilliers


Mon général,
Les vents de nord qui m'ont fait partir de Brest le 15 de ce mois ont reigné jusqu'à mardy à minuit, très foibles ; Ils ont passé alors à O.S.O. et j'ai mis le cap au N.N.E., ce qui me portoit entre le cap Lézard et Plimouth. Mercredy (le 17) à 10 h. du matin, j'ai eu connoissance du haut des mâts de quelques batimens exactement de l'avant à moy. Je les ai signalés sur-le-champ à la Licorne et à l'Hirondelle que j'avois laissé assez loin derrière moy.
A 10 h. ½, j'ai commencé à soupçonner que ce pouvoit être une escadre et j'ai fait signal aux batimens qui me suivoient de tenir le vent, les amures à babord, et je les ay pris moy-même. J'ai compté, peu d'instans après, vingt batimens de guerre, dont quatorze au moins de ligne. J'ai fait signal de virer de bord. J'étois établis au même bord que les Anglois à 11 h. du matin ; ils étoient alors à environ quatre lieues dans le N.E. ¼ N., les vents à O.S.O..
A 1 h. ½ après midy, j'ai doubl la Licorne au vent et j'ai dit à Mr de Belizal que je le laissois le maître de la manoeuvre qu'il jugeroit la plus convenable pour échapper à la poursuite des Anglois, et j'ai fait signal à l'Hirondelle de relâcher ou elle pourroit. Je voyois alors une frégatte et un sloup me joignoient ; j'ai gardé le lougre avec moy. A 6 h., j'ai été joint par le sloup qui porte 10 canons de six. Il m'a hélé en Anglois, je lui ai dit de parler françois. Il a reviré et a été joindre la frégatte.
A 6 h. ½, cette frégatte est arrivée à portée de mousquet dans ma hanche sous le vent. Le vaisseau de l'escadre le plus près de moy en étoit alors éloigné d'environ 4 lieues. Cette frégatte a cargué sa grand voille ; j'en ai fait autant et j'ai même amené mes peroquets et mis celui de fougue sur le mât afin de ne pas rester dans une position tout-à-fait désavantageuse. La frégatte angloise a manoeuvré comme moy ; alors, j'ai arrivé brusquement elle en a fait autant et nous nous sommes trouvés par le travaers l'un de l'autre, à portée de pistolet. Elle m'a parlé en anglois, j'ai répondu que je n'entendois pas. Alors elle a dit en françois qu'il falloit aller trouver son amiral. Je lui ai répondu que la mission dont j'étois chargé ne me permettoit pas de faire cette routte. Elle m'a répetté qu'il falloit aller trouver l'amiral ; je lui ai dit que je n'en ferois rien. Elle m'a envoyé alors toute sa volée et le combat s'est engagé. Il a duré depuis 6 h. ½ du soir jusqu'à 11 h. ½, toujours à la même portée, par un petit vent qui permettoit à peine de gouverner. Nous courions l'un et l'autre grand largue sur la terre. J'ai lieu de présumer qu'elle étoit réduite alors puisqu'après être arrivé vent arrière, je lui ai donné plus de 50 coups de canon dans sa poupe sans qu'elle ait riposté un seul.
Cette frégatte est de la force de la Fortunée et porte comme elle 28 canons de 12 en batterie. Il m'a été impossible de poursuivre mon avantage parce que la routte qu'il falloit faire pour cela me menoit au milieu des ennemis. J'ai donc pris le parti de courir à terre sans savoir à quel point je pouvois atteindre. J'ai mouillé très près de terre à minuit et demi. Au jour, je me suis trouvé entourré de roches, à un endroit qu'on appelle Camlouis, près de Plouescat ; j'ignore encore si je pourrai m'en tirer. Le combat, mon général, a été sanglant : j'ai 57 blessés ; je ne sais pas encore au juste le nombre de morts, mais on croit qu'il passe quarante. Mr. Gain de St-Marsault est du nombre des derniers, Mr. Delaroche-Kerandron, enseigne, a un bras cassé et Mr Bouvet est blessé moins grièvement. Je ne saurais trop louer, mon général, la valeur intrépide et le sens-froid de mes officiers : Mr. le chevalier de cappellis a sçu inspirer toute son audace aux équipages dans la batterie qu'il commandoit ; Mr. de La Roche, blessé après une heure et demie de combat, est venu me faire voir son bras, a été se faire panser et est revenu reprendre son poste. En général, le combat s'est très bien soutenu jusqu'à la fin. Mrs Mamard et Sbirre, officiers auxiliaires, se sont comporté avec toute la bravoure et le sens-froid qu'on a droit d'attendre des militaires les plus aguerris. Mr. Bouvet, blessé assez grièvement, n'a jamais voulu descendre. Mon équipage est digne de partager la gloire que ce sont acquis mes officiers.

Mr. Grain de St-Marsault a été tué après une heure et demie de combat ; le Roy a perdu l'un de ses meilleurs officiers et je regrette un ami bien cher.

Je crois le Licorne prise ainsi que le lougre, mais je me flatte que l'Hirondelle a échappé aux ennemis.

Deux vaisseaux de guerre anglois sont à deux lieues de moy. Ils paraissent vouloir entreprendre de venir me chercher ; je doutte qu'ils y réussissent parce que je suis fort entouré de roches, mais je n'ai qu'une très foible espérance de sauver la frégatte. Le lieu où je suis n'étant éloigné que de trois lieues du Folgouët, je prends le parti d'y envoyer mes blessés. mon chirurgien-major vous portera cette lettre, mon général ; je l'expédie parce que personne n'est plus propre que lui à leur faire donner tous les secours dont ils ont besoin, et que c'est un exprès sûr.

Deux contusions, l'une à la tête et l'autre à la cuisse, me font souffrir actuellement de manière que je n'ai guerre la force d'écrire plus longtems…

Je suis tout dégrayé, mes mâts ne tiennent à rien, le corps de la frégatte, les voilles, tout en un mot est criblé de coups de canon, et je fais de l'eau.

Je suis avec respect, mon général, votre humble et très obéissant serviteur.

Chadeau de La Clocheterie

A bord de la Belle Poule, le 18 juin 1778.

 


Détail de la carte des ingénieurs du roi, le mouillage de Plouescat l’anse de Ar Camlohy et sont menhir appelé maintenant Camp Louis ou ont été débarqué les blessés. les mort ont été enterré au cimetière paroissial de Plouescat
Détail de la carte des ingénieurs du roi, le mouillage de Plouescat l’anse de Ar Camlohy et sont menhir appelé maintenant Camp Louis ou ont été débarqué les blessés. les mort ont été enterré au cimetière paroissial de Plouescat


Le combat rapproché au canons et aux tir de mousqueterie a été particulièrement intense. A bord de l’Arethuse on déplore 8 morts et 36 blessés les pertes sont nettement plus importante à bord de la Belle-Poule plus d’une trentaine de morts et 57 blessés.

 

Le lougre Le coureur après un combat de 2 heures contre le cotre HMS Alert amène son pavillon, La licorne cernée par quatre vaisseaux est arraisonnée par la frégate HMS Milford,  la Corvette l’Hirondelle échappant au combat parvient à trouver refuge dans le chenal de l’île de Batz .

 

Les blésés et les corps des décédés sont mis à terre dans l’anse de Camps Louis à Plouescat

 

Un équipage complémentaire est envoyé de Brest pour ramener rapidement, avec les survivants la frégate, elle fait une entre glorieuse à Brest quelques jours plus tard

 

Tableau du combat de La Belle-Poule par Rossel
Tableau du combat de La Belle-Poule par Rossel

 

 Courrier de Sébastien le Braz chirurgien

 

18 juin 1778

 

Il y a moins d'une semaine, je visitais la mine de Poullaouen où j'avais eu le bonheur de rencontrer Monsieur de Lavoisier. J'y avais accompagné le chevalier de Bouflers, colonel du régiment de Chartres, qui assurait la protection du duc, cousin du roi, en visite en ces lieux. Le chevalier attendait la guerre avec impatience alors que je l'espérais lointaine. Nous ne savions pas encore que les dés avaient déjà été jetés. Aujourd'hui je chevauche auprès d'un convoi de charrettes où, sur des lits de paille, gémissent, hurlent de douleur, ou déjà agonisent, les marins et soldats de la Belle-Poule qui a subi les premiers coups de l'ennemi.

 

Ce jeudi 18 juin, peu de temps après que la cloche de l'église de Saint Houardon ait sonné les douze coups de minuit, un sergent du régiment de Chartres est venu frapper à la porte de notre domicile sur le quai du Léon. Il me fallait, me dit-il, me rendre d'urgence auprès du chevalier de Bouflers en emportant avec moi quelques vêtements en état d'affronter les intempéries ainsi que mes instruments de chirurgie.

 

Rapidement rejoint je trouvais le chevalier dans un inhabituel état d'excitation. Nous avons la guerre me dit-il,

 

- Un messager vient de me faire savoir que je dois me rendre d'urgence avec un fort détachement de troupes sur le rivage de Plouescat où nos navires ont engagé le combat avec la flotte anglaise. Nos équipages ont subi de lourdes pertes. Nous devrons leur porter secours et convoyer les blessés jusqu'à l'hôpital de la marine installé au Folgoat, près de Lesneven.

 

Finis les doutes. La seule chose qui comptait à présent était de soulager les souffrances et d'arracher à la mort le plus d’hommes possibles, fussent-ils nos ennemis si le hasard des combats en avait fait nos prisonniers. J'essayais surtout de d'être attentif à la route empruntée afin de ne pas laisser aller mon imagination.

 

Fort heureusement le Chevalier ne me laissait pas le temps de penser. Il m'expliquait ce qu'il croyait savoir de l’événement tel que l'un de ses lieutenants, en poste à Brest, le lui avait rapporté.

 

N'étant pas marin il savait seulement qu'une frégate du nom de La Belle Poule et portant 30 canons avait été attaquée par un navire de la flotte anglaise au large de Plouescat. Il semblait qu'elle était particulièrement visée car en avril de l'année précédente elle avait déjà été prise en chasse par un navire anglais qui la soupçonnait d'être un corsaire américain, ceux-ci s'abritant parfois sous le pavillon français. A nouveau, en janvier de cette année, elle avait été interceptée par deux navires anglais de 74 canons exigeant de la visiter. On répétait à Brest la réponse de son capitaine, Charles de Bernard de Marigny : «Je suis la Belle-Poule, frégate du Roi de France. Je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter.»

 

Le panache de la réponse avait-il été suffisant ? Les Anglais le laissaient poursuivre sa route sans savoir qu'il avait à son bord un représentant important des insurgents qui devait s'embarquer à Brest pour un retour aux Amériques. La rumeur s'était même répandue que ce personnage était Franklin en personne. Les espions anglais n'étant pas inactifs à Brest, la nouvelle de cet échec avait dû filtrer jusqu'à Londres et tout laisse à penser que les officiers de la flotte anglaise, responsables, avaient dû subir de sévères remontrances et que leur désir de revanche était à la mesure de l'affront subit.

 

Et voilà que, le 15 juin la Belle-Poule revient faire flotter le pavillon français dans la Manche. Le comte d'Orvilliers, commandant de l'armée navale, avait chargé le capitaine Chadeau de La Clocheterie de l'y mener pour une mission de surveillance. Elle y était accompagnée par trois autres navires de moindre puissance.

 

Hier, 17 juin, elle avait été attaquée et avait dû livrer bataille contre une frégate anglaise envoyée par l'amiral Keppel dont la flotte croisait au large. La rumeur faisait déjà état de la glorieuse victoire du navire français.

 

Quand nous avons retrouvé la frégate, elle était en réalité en pitoyable état et en très mauvaise position. De prétendus pilotes locaux, qui disaient connaître la côte, l'avaient menée dans un endroit parsemé de roches où elle avait talonné. A portée étaient mouillés quatre bâtiments anglais dont on pouvait craindre qu'ils n'envoient des chaloupes pour l'attaquer ou l'incendier. Le chevalier de Bouflers, dont le bataillon avait reçu le soutien d'une centaine de soldats d'un autre régiment, fit immédiatement rechercher des chaloupes dans tout le pays environnant afin d'amener des troupes à bord de la frégate et s'opposer à un éventuel débarquement anglais. La nuit étant venue il fit allumer de nombreux feux tout le long de la côte pour simuler les bivouacs d'une troupe importante.

 

Au matin, les vaisseaux anglais avaient levé le siège et le Chevalier semblait déçu de voir à nouveau la guerre s'éloigner sans avoir pu échanger quelques salves. Pourtant le spectacle de la guerre était bien devant nous.

 

Nous avions rejoint M. de la Clocheterie à son bord. Il était très affecté par les pertes subies. Il avait à déplorer la mort d'une trentaine de ses hommes et en particulier celle de son capitaine en second, M. Le Grain de Saint-Marceau. Une centaine d'autres étaient sévèrement blessés. Bien que blessé lui-même, il ne pensait qu'a mobiliser tout ce qui restait de son équipage pour remettre son navire en mesure de naviguer et de combattre. Il ne lui restait plus que la moitié de ses matelots mais ceux-ci ne prenaient aucun repos, négligeant même de manger. Ils se savaient victorieux. La frégate Arethusa qui les avait attaqués avait dû rompre le combat après la perte d'un mât. Cela décuplait leurs forces.

 

Je ne pouvais détacher mes yeux des blessés couchés sur la paille des charrettes qui allaient les amener jusqu'à l'hôpital du Folgoat. L'un avait un bras arraché, l'autre une jambe. Un autre avait eu les deux jambes emportées au niveau des cuisses. Sans les premiers soins qui leur avaient été donnés par le chirurgien du bord, ils se seraient déjà vidés de leur sang. Plusieurs avaient des membres hachés par la mitraille et les éclats de bois arrachés aux gréements par les boulets ennemis. Je savais déjà que sans une amputation rapide la gangrène les emporterait dans d'atroces souffrances.

 

Devant leurs officiers chacun faisait assaut de courage, refusant de se plaindre et ne pensant qu'à partager la gloire de la victoire. Je savais que le temps passant leurs corps, pour le moment encore anesthésiés, sentiraient monter des douleurs que même le laudanum que je pourrais leur faire absorber ne calmeraient pas. Je savais aussi que, pour ceux qui survivraient, le plus dur serait d'affronter la nouvelle vie qu'ils n'imaginent pas encore.

 

Le chevalier étant resté sur place dans le but d'accompagner par la côte le retour de la Belle-Poule jusqu'à Brest, je partais seul avec le convoi de blessés vers l'hôpital du Folgoat.

 

20 juin.

L'hôpital est un ancien couvent d'Ursulines, vaste mais sans l'architecture qui conviendrait à un tel édifice. Destiné à y soigner les blessés de la marine, on se demande pourquoi il est si loin de Brest et pourquoi le port ne dispose pas d'un hôpital assez vaste pour y recevoir tous les malades et blessés de la flotte. Combien de matelots ne sont-ils pas morts sur les charrettes qui les amenaient au Folgoat ?

 

L'hôpital comprend treize salles, vastes et bien aérées, et environ cinq cents lits. Si l'eau y était plus abondante, ce serait un très bon établissement. Elle fait pourtant défaut en un moment où il faudrait pouvoir laver à grandes eaux les tables et les sols imprégnés d'un sang poisseux.

 

Depuis hier un étrange phénomène s'est produit. Pour sauver les hommes que l'on m'apporte je fais abstraction de la pitié qu'ils m'inspirent. Seuls les gestes techniques comptent. La science qui m'a été enseignée est devenue un rempart contre l'émotion.

 

Gravure dont le titre est «  Le négligé galant orné de la coëffure à la Belle-Poule »
Gravure dont le titre est « Le négligé galant orné de la coëffure à la Belle-Poule »

 

Les conséquences de ce combat

Bien sur l’Arethuse étant en partie démâté, et faisant demi-tour pour rejoindre la flotte Anglaise , ce combat est considéré par les français comme une victoire. Les Anglais considérant que le nombre de victimes françaises fut important et que la frégate la française est parti se réfugier entre les rochers de la côtes les anglais affirment que c’est une victoire anglaise. un chant, qui est devenu un classique est même composé à l’occasion de cette « victoire »  « The Saucy Arethusa ».

 

 Ce combat, dont les premiers coup de canons furent tirés par les anglais  fut particulièrement  mis en avant dans le royaume de France .  Le roi louis XVI  signifie à ces ministres, que part cet affront l’Angleterre déclare la guerre à la France et que la France doit répondre par tous ses moyens. Les hostilité entre les deux nations sont déclaré.

 

Les officiers ayant participé à ce combat sont promus, et l’équipage reçoit une gratification exceptionnelle.  On parle de ce combat dans tout le royaume. Il a même une influence sur la mode, les belles se coiffe à la « Belle-Poule » arborant une frégate, avec mature voilure et rubans dans leur coiffure.

 

La poursuite du renforcement de notre marine par des constructions neuves  est aussi une conséquence indirecte  de ce  combat et de l’entre dans cette phase de guerre maritime. Nous pouvons dire que la construction de l’Hermione et son lancement en mai 1779 sont consécutifs à ce premier engagement.

 

Plan anglais  de la Belle-Poule, le plan des frégates françaises capturées était établie dans les arsenaux anglais (coll National Maritime Museum)
Plan anglais de la Belle-Poule, le plan des frégates françaises capturées était établie dans les arsenaux anglais (coll National Maritime Museum)

 

La frégate la Belle-Poule

La frégate de 12 la belle-Poule a une carrière particulièrement longue et glorieuse sous pavillon français puis sous pavillon anglais.

 

Construite à Bordeaux de 1765 à 1767 sur plans de l’ingénieur constructeur Guignace .  

En 1768, elle fait deux croisières aux Antilles.

En 1772, la Belle Poule est désigné pour une campagne hydrographique dans l'océan Indien sous le commandement du chevalier de Grenier

Adoptant une nouvelle technique anglaise de protection des carènes, C’est une premier navire français a être doublé en feuilles de cuivre en 1772 en vue de sa campagne dans l’océan Indien.

 

Avant la déclaration de guerre avec l’Angleterre, en janvier 1778, elle est intercepté par deux vaisseaux de 74 canons anglais vérifiant que ce n’est pas un corsaire américain

 

Sa renommée viendra du combat du 17 juin 1778 raconté précédemment. Le 15 juillet 1780 elle est capturée par les anglais, au large de l’île d’Yeux  suite à un combat avec le vaisseau de 64 canons HMS Nonsuch. Elle est intégrée à la marine royale britannique en gardant son nom. son fait d’arme principal fut la capture du corsaire américain Callonne,  Un bâtiment de très bonne marche. Elle est désarmée définitivement en 1798  et démolie en 1808.

 

On peut noter que 104 frégates de 12 furent construites en France entre 1748 et 1798

 

Plan anglais de l’Arethusa (coll National Maritime Museum)
Plan anglais de l’Arethusa (coll National Maritime Museum)

 

La frégate Arethusa ou Aréthuse

Lancée Au Havre en 1757, initialement prévue pour être une frégate corsaire elle est intégrée dans la marine royale comme frégate de 8. elle est capturée par les anglais le 18 mai 1758 en baie d’Audierne.

Moins d’un ans après son combat contre la Belle-Poule, elle affronte la frégate Française Aigrette et fait naufrage sur les rochers de Molène le 18 mars 1779.

 

Superbe modèle de la Belle-Poule par Bernard Frölich
Superbe modèle de la Belle-Poule par Bernard Frölich

 

Bibliographie et liens

Monographie de la Belle-Poule Jean Boudriot éditions Ancre

La frégate 1650 1850 Jean Boudriot Hubert Berti éditions Ancre

Monographie du lougre le Coureur Jean Boudriot éditions Ancre

Site du modéliste Bernard Frölich


Télécharger
Télécharger cet article
Le combat de la Belle Poule du 17 juin 1
Document Adobe Acrobat 1.1 MB